Sur les traces de l'ennemi public n°1, Jacques Mesrine, dans l'Eure

Jacques Mesrine a passé une partie de sa jeunesse dans l'Eure et plus précisément à Louviers. Nous sommes partis sur les traces de l'ennemi public n°1

Pendant son adolescence, l’ennemi public n° 1 des années 1970 s’est rendu tous les week-ends dans cette commune où ses parents avaient acheté une grande bâtisse en pierre, appelée « le Manoir ». Il a profité de ce calme et des bois de l’Eure pour assassiner des proxénètes, dont les corps n’ont jamais été retrouvés. Quarante ans après sa mort, Paris-Normandie replonge dans l’univers que le criminel s’était construit à Louviers.

Jacques Mesrine et sa jeunesse à Louviers

Le 2 novembre 1979, Jacques Mesrine était abattu porte de Clignancourt. Les hommes du commissaire Broussard mettaient fin à la vie de l’ennemi public n°1. Une vie marquée par les braquages et les meurtres, mais une vie qui le liait aussi à Louviers, là où ses parents, André et Fernande, avaient acheté un manoir.

L'entrée et le jardin du Manoir de Louviers, propriété des parents de Jacques Mesrine. (Photo : Audrey Clier / Paris-Normandie)

L'entrée et le jardin du Manoir de Louviers, propriété des parents de Jacques Mesrine. (Photo : Audrey Clier / Paris-Normandie)

C’est dans les années 1950 que les Mesrine décident de poser bagages chaussée Decretot, dans une jolie maison de campagne de 300 m² bordée par la forêt et les champs, où seul le chant des oiseaux brise le silence. Un havre de paix pour ces Parisiens, comme l’explique l’historien Jean-Marc Simon, qui a consacré un ouvrage au criminel, Mesrine, Les sept cercles de la mort : « Les parents étaient dessinateurs de mode et jouissaient d’une excellente réputation sociale et professionnelle. Ils adoraient venir en Normandie pour y pêcher mais les frais d’hôtel leur revenaient trop cher. C’était plus simple pour eux d’acheter. »

Première victime

Au fil de leurs week-ends à Louviers, les Mesrine se lient d’amitié avec leurs voisins. Le fermier apprend à Jacques à tirer à la carabine. Dans ses mémoires L’Instinct de mort, Mesrine écrira : « J’étais très doué et faisais mouche presque à tous les coups. »

C’était le bobo parisien, un peu frimeur. Nous, nous venions à vélo ou en bus et lui se déplaçait en Vespa.
Hubert Drouet, de l’association du Souvenir français de Louviers

Fasciné par la nature, l’adolescent prend l’habitude de se promener tout seul dans la forêt de Bord, toujours accompagné de son arme. Il tire sur des bières ou des branches pour s’amuser, jusqu’au jour où tout bascule. « Le chant d’une mésange attira mon attention. Elle était là... inoffensive et belle [...] Pourquoi fis-je le geste de la mettre en joue avec mon arme ? », expliquera Mesrine dans son livre.

Quelques secondes plus tard, le coup part et l’oiseau ne chante plus. L’adolescent vient de faire sa première victime. Tout au long de sa vie, il se souviendra de ce geste avec une immense tristesse : « Cette mésange, c’était peut-être ce que j’avais de bon en moi que je venais de tuer. »

Tripot dans la cave du Manoir

Les mois et les années passent. Jacques Mesrine commence à fréquenter le Café français, le quartier général des jeunes sur la place Thorel de Louviers. Hubert Drouet, de l’association du Souvenir français de Louviers, se souvient : « C’était le bobo parisien, un peu frimeur. Nous, nous venions à vélo ou en bus et lui se déplaçait en Vespa. » Bernard Lefebvre, ancien proviseur décédé en 2008, n’a jamais oublié sa rencontre avec le voyou. Dans ses mémoires, que Paris-Normandie a pu consulter, il y écrit : « Malgré ses allures de titi roulant un peu les mécaniques, il n’avait pas cherché à nous snober. Nous étions, il est vrai, un peu plus vieux et expérimentés que lui. Beau gosse, ouvert et sympathique, il avait réussi sans difficulté à nous convaincre de participer à un projet concrétisant nos aspirations. »

Jacques Mesrine a fréquenté le Café français, le quartier général des jeunes sur la place Thorel de Louviers . (Photo : Archives Société des études diverses de Louviers )

Jacques Mesrine a fréquenté le Café français, le quartier général des jeunes sur la place Thorel de Louviers . (Photo : Archives Société des études diverses de Louviers )

Qu’avait donc en tête le Mesrine de 17 ans ? Tout simplement faire la fête, lui qui était déjà plus attiré par les soirées et les femmes que par les bancs de l’école. « Jackie nous annonçait que sous le Manoir se cachait une cave qu’il suffirait d’aménager pour qu’elle devînt notre Saint-Germain-des-Prés. Il nous fallut moins d’une semaine pour débarrasser la cave de ses toiles d’araignées et de bouteilles vides [...] pour installer quelques tables et chaises susceptibles d’accueillir une quinzaine de personnes », écrit Bernard Lefebvre.

La cave du Manoir de Louviers où Mesrine avait l'habitude d'organiser des soirées en l'absence de ses parents. (Photo : Audrey Clier / Paris-Normandie )

La cave du Manoir de Louviers où Mesrine avait l'habitude d'organiser des soirées en l'absence de ses parents. (Photo : Audrey Clier / Paris-Normandie )

La cave, sous une voûte magnifique en pierres et un peu basse de plafond, devient un véritable tripot. « L’on dansait, jouait, buvait et se repassait les filles. Ces réunions avaient lieu en l’absence de mes parents. Chacun devait apporter soit de l’alcool, soit de la bouffe, soit des cigarettes », décrit Mesrine dans son livre.

Trois proxénètes assassinés

Cette envie de faire la fête ne le quitte pas et, à Paris, Jacques Mesrine vagabonde de bar en bar et de femme en femme. Il y fait la rencontre de Sarah, une jeune prostituée pour laquelle il développera de réels sentiments. Un amour qui poussera le futur ennemi public n°1 à commettre son premier meurtre, dans les bois surplombant la maison de ses parents, en 1959...
À la suite d’une altercation avec Mesrine, le proxénète, également petit-copain de Sarah, répondant au nom d’Ahmed, se défoule sur elle. Une violence que Mesrine ne souhaite pas laisser impunie. Avec l’aide de sa bande, il décide donc de kidnapper Ahmed en pleine nuit et de l’amener au Manoir de Louviers, là où il pourra régler ses comptes en toute quiétude.
Dans ses mémoires, le criminel explique avoir, dans un premier temps, déshabillé le proxénète dans le salon, tout en lui assénant quelques coups de matraque, avant de l’amener dans la forêt. « Il nous fallut dix bonnes minutes pour rejoindre le trou que j’avais creusé. » C’est là qu’Ahmed est enterré, après avoir reçu deux coups d’une dague italienne, arme que Mesrine avait portée durant son service militaire en Algérie.

La forêt de Terres de Bord, là ou Mesrine aurait enterré un proxénète qu'il avait assassiné. (Photo : Paris-Normandie)

La forêt de Terres de Bord, là ou Mesrine aurait enterré un proxénète qu'il avait assassiné. (Photo : Paris-Normandie)

L’ennemi public n°1 vient de commettre son premier meurtre à Louviers. Un crime qui en appellera d’autres ici, dans cette campagne isolée où il ne sera jamais inquiété par les regards indiscrets... En 1967, il règlera le compte de deux autres proxénètes.
Cette année-là, Mesrine est amoureux de Jeanne Schneider, une prostituée qui travaille dans un bar à Paris. Et ses proxénètes ne l’entendent pas de cette façon. « Ils venaient de signer leur arrêt de mort », écrit Mesrine. Il remet alors son plan à exécution : il récupère les malfrats à Paris pour les amener à Louviers, leur faisant croire qu’il souhaite acheter la liberté de Jeanne et que l’argent se trouve au Manoir. L’un finira noyé dans un étang, avec des « rouleaux de fonte à ses pieds », l’autre tué par balle dans une maison abandonnée.
Là encore, aucun des deux corps n’a été retrouvé. Il est donc légitime de se demander si tous ces meurtres ont bien eu lieu. Dans son ouvrage, Jean-Marc Simon remet en doute le récit de Mesrine en confrontant les différentes versions de ses anciens compagnons de route.

La cheminée du Manoir de Louviers, où Mesrine aurait caché des armes. (Photo : Audrey Clier / Paris-Normandie)

La cheminée du Manoir de Louviers, où Mesrine aurait caché des armes. (Photo : Audrey Clier / Paris-Normandie)

Vrai ou faux, cela ne change en rien le lien affectif que Mesrine nouait à Louviers. Son Manoir, sa cave, son univers... On dit que lorsqu’il était recherché partout en France, il se serait caché par ici. On dit aussi qu’il aurait déposé des liasses de billets dans la forêt de Bord. Certains s’y aventuraient, espérant trouver de l’argent. Autant de légendes qui alimentent un peu plus l’histoire de Mesrine... à Louviers.


Découvrez le parcours de Mesrine dans l'Eure

Quelques minutes avant de braquer la Société Générale, Mesrine et sa bande seront interpellés par les gendarmes sur la Place de l'église du Neubourg. (Photo : Paris-Normandie)

Quelques minutes avant de braquer la Société Générale, Mesrine et sa bande seront interpellés par les gendarmes sur la Place de l'église du Neubourg. (Photo : Paris-Normandie)

De mars 1962 au 2 janvier 1963, suite à la tentative avortée du braquage au Neubourg, Mesrine est incarcéré à la maison d’arrêt d’Evreux. (Photo : Paris-Normandie)

De mars 1962 au 2 janvier 1963, suite à la tentative avortée du braquage au Neubourg, Mesrine est incarcéré à la maison d’arrêt d’Evreux. (Photo : Paris-Normandie)

Mesrine, du braquage du Casino de Deauville à la prise d'otages à Saint-Aubin-le-Vertueux

Après leur évasion du quartier de haute sécurité de la prison de la santé (8 mai 1978), à Paris, Jacques Mesrine et François Besse décident de braquer le Casino de Deauville le 26 mai. «  Au lieu de filer directement au casino, Mesrine se rend d’abord...au commissariat », écrit Jean-Marc Simon dans son nouveau livre « Mesrine, les sept cercles de la mort ». Le but ? Estimer les forces en présence de la police.

Le Casino de Deauville, braqué par Jacques Mesrine en 1978. (Photo : Paris-Normandie)

Le Casino de Deauville, braqué par Jacques Mesrine en 1978. (Photo : Paris-Normandie)

Après leur petite visite au commissariat, déguisés en agents du ministère, les deux comparses arrivent au casino vers minuit. Ils prennent en otage Monsieur Marzin, directeur des jeux. Sous la menace des armes, il ouvre la caisse. Pensant repartir tranquillement à bord de leur véhicule, Mesrine et Besse sont attendus par quatre policiers. « Mesrine fait feu avec son 357 Magnum ; vite suivi par Besse », explique l’historien. Les balles sifflent devant le casino et blessent une jeune fille de 20 ans au poumon. Un touriste britannique a également reçu deux balles dans les jambes.

Ils passent la nuit dans un bois

Mesrine et Besse s'en sortent une nouvelle fois et prennent la route en direction de l'Eure. Ils y cachent leur voiture sous des arbres. Tous deux blessés, ils passent la nuit dans un bois. Au petit matin, ils repartent à pied et  tombent sur la ferme des Lelodet, à Saint-Aubin-le-Vertueux, près de Bernay. Attendue pour un repas de famille à l'occasion de la fête des mères, la famille est contrainte de transporter les deux braqueurs dans leur voiture. « La DS break est aménagée, les deux hommes armés se dissimulent sous une planchette. Le véhicule évite les grands axes mais de toute façon, quel gendarme soupçonnerait une auto à bord de laquelle voyagent le père, la mère et leurs trois enfants ? », a écrit Stéphanie Durand-Souffland dans son livre « Frissons d’assises : L’instant où le procès bascule ».

Qui était Jacques Mesrine, l'ennemi public n°1 ?

Le film sur Mesrine a-t-il été tourné dans l’Eure ?

Sorti en 2008, le film « L’instinct de mort », de Jean-François Richet, avec Vincent Cassel dans le rôle principal, retrace les débuts de Mesrine dans la délinquance. Il a connu un véritable succès, avec plus de 2 274 000 entrées en France.

Des scènes ont-elles été tournées dans l’Eure ? Oui, mais pas celles que l’on imagine... L’actuel propriétaire du Manoir assure qu’aucune caméra n’a été autorisée à y pénétrer : « La production avait formulé une demande mais mon prédécesseur avait refusé. Je peux le comprendre mais, aujourd’hui, si on me demandait la même chose, je ne m’y opposerais pas. J’ai conscience de vivre dans une maison chargée d’histoires et de mystères. »

« La place ne correspondait plus à celle de l’époque »

Pour le film, une maison de reconstitution a été utilisée pour certaines séquences, notamment lorsqu’il y amène Ahmed, le proxénète parisien, avant de le tuer quelques mètres plus loin, dans la forêt.
La production ne pouvait pas non plus fermer les yeux sur l’un des événements marquants dans la vie de Mesrine qui s’est joué dans l’Eure : le 17 janvier 1962, lui et ses copains vont tenter de braquer une banque au Neubourg. Ils seront arrêtés quelques minutes avant de passer à l’acte. Mesrine sera incarcéré à la prison d’Évreux.

Dans le film, le casse est seulement évoqué lors d’une discussion entre Mesrine et ses amis. Rien de plus. La raison nous est donnée par le maire de Routot, Bernard Vincent : « La production cherchait une place avec une église en fond se rapprochant de la place du Neubourg. Cette dernière ayant été restaurée, elle ne correspondait plus au lieu de l’époque et une transformation aurait été trop chère. Celle de Routot leur convenait. Néanmoins, il aurait également fallu beaucoup de travail pour modifier les façades. Les producteurs ont préféré changer le scénario. »
L’équipe est tout de même venue tourner une scène dans le secteur, à Bosgouët plus précisément : la prise d’otage d’agriculteurs.


Texte : Audrey Clier

Mise en page : Jérémy Chatet