À Rouen, le rap cherche à tracer sa voix

Faire carrière dans le milieu du rap lorsque l'on vient de Rouen : est-ce possible ?

Le rappeur Rilès serait-il l'arbre qui cache la forêt ? Est-il possible, lorsque l'on vient de Rouen, de faire carrière dans le milieu du rap ? La capitale normande fait-elle partie des places fortes du rap français ?

Rappeurs, gérant de studio, responsable de salles de concert... Nous sommes partis à la rencontre de ces acteurs qui tentent de faire bouger les choses et de faire entendre leur voix.

À peine franchie la porte de son appartement, ADM prévient : « Les posters Pokémon sur les murs, c'est pas moi, c'est ma coloc. Moi, c'est plutôt les portraits de Poutine. » Dans ce trois-pièces en plein centre de Rouen, le rappeur, cheveux longs attachés et moitié du corps tatouée, s'est aménagé son propre studio dans un recoin de sa chambre. Entre les carcasses de planches de skate, son autre passion, trônent un ordi encadré par deux baffles, un micro et pas grand chose de plus.

Celui qui a parcouru l'Europe avec son groupe de métal Elephant, s'est mis au rap depuis plusieurs années. « Le rap, c'est un jeu comme quand on fait un Sudoku , s'amuse-t-il. J'ai entendu des mecs qui en faisaient dans les couloirs de la fac de Mont-Saint-Aignan, j'ai fait pareil pour rigoler puis ensuite pour en faire un truc concret. »

ADM a sacrifié sa vie professionnelle et son master en sociologie pour se consacrer à la musique : « J'ai un taff alimentaire que je peux quitter quand je veux. Je suis libre. C'est la vie que j'ai choisie, je n'aurais pas de regrets si cela ne fonctionne pas. » Car le jeune rappeur, qui vient de sortir son dernier projet, Faux départ, ne rêve ni de gloire ni de l'ivresse de la célébrité : « J'aimerais bien bouffer grâce au rap mais pas être connu. Ça doit être insupportable de ne pas pouvoir se déplacer tranquille dans la rue. »

Manque de studios et de salles de concert

Pourtant, pas facile de faire son trou dans une ville si proche de Paris mais si loin de l'aura de la capitale. Selon ADM, « il n'y a pas beaucoup de structures à Rouen ou alors il faut avoir de l'argent à dépenser ». La rareté des studios d'enregistrement et des salles de concert semble être le frein majeur au développement du rap à Rouen. Excepté le 106, inauguré en 2010 sur les quais, rive gauche et « qui promeut la musique locale », il n'existe pas d'autres salles dignes de ce nom pour se produire en concert. ADM a déjà participé aux concerts 106 experience qui mettent en avant des artistes locaux ainsi qu'aux Terrasses du jeudi lors de la dernière édition, en juillet 2019.

Un constat partagé par son ami rappeur lui aussi, Doliath. Lui a décidé de créer Avatar productions en 2017, pour s'auto produire mais également pour réaliser les projets d'autres artistes. « Je voulais avoir la main sur tout puis apporter mon expérience aux autres. Tout le monde ne peut pas s'offrir des sessions d'enregistrement en studio. Je fais mon truc tout seul même si c'est long. »

Doliath, qui a également débuté par le métal, jette un regard critique sur l'environnement rouennais : « C'est dur, on dirait qu'on est l'enfant maudit du pays. Je ne sais pas pourquoi. Il existe des structures qui peuvent nous aider mais je trouve qu'il y a un manque de professionnalisme dans la réflexion. Il y a plein de gens que j'enregistre qui sont dix fois plus talentueux que ceux qui ont déjà fait quelque chose. »

« Je suis libre de faire ce que je veux »

À l'image de Doliath, certains rappeurs rouennais préfèrent créer eux-même leur environnement de travail. C'est le cas de Kartoon, qui collabore notamment avec ADM. À 21 ans, et plusieurs années bercées par le rap, il s'est formé en tant qu'ingénieur son et a monté son studio chez lui. « Je me lève le matin, j'enregistre des gars de Rouen, je fais des clips pour les autres, je suis libre de faire ce que je veux. »

Selon lui, 98 % des artistes qui fréquentent son Studio Carré sont des rappeurs. S'il s'est déjà produit en concert au 106 avec son groupe Oktav, Kartoon regrette également le manque de salles à Rouen : « Le premier accès c'est le 106 mais c'est compliqué de remplir une salle aussi grande (500 spectateurs assis ou 1 100 debout pour la grande salle et 300 places pour la petite). Il manque une salle intermédiaire. » Selon lui, « là où il y a des choses, les gens n'y vont pas, comme à la MJC avec la salle L'oreille qui traîne (désormais La Graine). C'est côté rive gauche alors personne ne s'y rend ».

Pourtant, outre le studio La Goutte qui fait office de référence pour le rap, il existe, en cherchant bien, de plus petites structures, gérées par des passionnés de musique et à des tarifs abordables. C'est le cas de Parallèle studio. Perdu dans une ruelle de Rouen, aucun panneau n'indique son entrée, comme si le lieu était un repaire d'habitués, une adresse que l'on se transmet par bouche à oreilles. Pour pénétrer dans l'antre de Jean Pigné, il faut franchir une grille bleue métallique défigurée par les tags et s'engouffrer dans un escalier étroit. Au sous sol, trois pièces plongées dans la pénombre dont deux dédiées à l'enregistrement.

À Parallèle studio, Jean Pigné (en haut à droite) enregistre 90 % de rappeurs. (Photo : Jérémy Chatet)

À Parallèle studio, Jean Pigné (en haut à droite) enregistre 90 % de rappeurs. (Photo : Jérémy Chatet)

Jean Pigné est aux manettes depuis deux ans et demi. Avant, il possédait un commerce d'instruments de musique. Depuis qu'il a ouvert son studio, sa clientèle est composée à 90 % de rappeurs, « beaucoup de jeunes, dès 14 ans, jusqu'à la quarantaine ». « Le rap est une musique devenue mainstream, assure-t-il. Avec un micro et une carte son, tu fais des morceaux. »

Entre ses murs, il est possible d'enregistrer un titre, « en deux heures si le mec est carré, à 30 euros de l'heure. Je peux même leur créer une prod ». Chaque jour, son studio ne désemplit pas. Une preuve qu'à Rouen, il existe un vivier inépuisable de rappeurs. Jean Pigné l'a bien compris et souhaite surfer sur cette dynamique en élargissant son offre : « J'aimerais aménager une sorte de plateau pour proposer aux groupes de venir enregistrer une émission, un peu à la manière de Planète rap (diffusée sur Skyrock) et qui serait visible ensuite sur YouTube. »

« Tout le monde se regarde trop le slip »

Alors que le rap semble inspirer de nombreux Rouennais, pourquoi leurs sons ne franchissent-ils pas les murs de la ville ? Les rappeurs manquent-ils d'unité ? C'est en tout cas le sentiment partagé par ADM : « À Rouen, y'a pas vraiment d'entraide. Tout le monde se connaît mais personne ne se connaît vraiment. Il y a toujours eu une forme d'hypocrisie dans la musique, beaucoup d'ego. Je voulais organiser un genre de Grünt (vidéos sur YouTube où des artistes d'une même ville se réunissent pour faire des freestyles, N.D.L.R) mais cela n'a pas abouti. Tout le monde se regarde trop le slip. »

« Si les gens ne se fédèrent pas, c'est qu'ils ressentent de la rivalité, renchérit Kartoon. Il y a beaucoup de rappeurs avec des styles différents et la plupart n'acceptent pas que l'on refuse des collaborations. Personnellement je fais rarement des feat parce que je ne me reconnais pas dans la scène actuelle. »

L'exemple réussi de la Fête de la musique

Pourtant, lors de la Fête de la musique en juin 2019, un projet commun a vu le jour. Junior Freeman, Yoon on the Moon, Léone, tous des amis d'enfance de Rilès, accompagnés, entre autres, de Tasco, ont monté une scène ensemble. « Il y a un gros potentiel de la scène rap à Rouen avec des artistes qui ont de vraies propositions », nous confiait à l'époque Junior Freeman. Le concert a attiré du monde. Encourageant, à condition qu'il ne s'agisse pas d'un coup d'épée dans l'eau.

« On va le refaire, promet Tasco. Si on peut. C'est un investissement, ça représente un coût financier. » Lui, la trentaine passée, rappeur depuis la fin des années 90, tente de tracer sa route et de se faire reconnaître : un premier projet, Deadline, sorti en 2016 et un second, Chaud, en 2019, un passage au 106 experience et une attachée de presse engagée un temps.

« J'ai toujours eu de bons retours après mes concerts mais aucun contact avec des labels. C'est peut-être un problème d'âge. Si j'avais dix ans de moins... » Plusieurs fois, Tasco a été tenté de partir à Paris, « mais il y a un certain confort à rester à Rouen. Il y en a qui montent à Paris, taper aux portes. Peut-être que je n'ose pas. » En attendant, Tasco ne renonce pas. La passion est plus forte que tout. « J'ai un album et un EP en avance. Mes sons sont de plus en plus efficaces, je monte un dossier pour montrer mon travail et je vais faire pas mal de scènes. »

Faye, lauréat d'un concours des Inrocks

Faire de la scène, encore et encore. C'est l'objectif de la plupart des rappeurs que nous avons rencontrés. L'un d'entre eux, Faye, lauréat 2018 du prix Nouvelles Scènes Music Machines organisé par Les Inrocks, a eu l'occasion de se produire sur scène à Paris, aux Galeries Lafayette. Un formidable tremplin pour ce jeune rappeur originaire de Pont-Audemer, qui réside désormais à Rouen. « Cela m'a permis de me faire repérer et de signer chez Columbia (label appartenant à Sony Music, N.D.L.R). »

Faye, à gauche, accompagné de Walt. (Photo : Jérémy Chatet)

Faye, à gauche, accompagné de Walt. (Photo : Jérémy Chatet)

Auparavant, Faye avait fait la première partie de Rilès lors de son concert au 106 en 2017. « Je commentais des vidéos de Rilès sur YouTube. C'est comme cela que Sofiane, son manager, est entré en contact avec moi. Le 106, c'était ma première grosse scène, je n'étais pas prêt, j'étais encore jeune. » Depuis, Faye a lâché ses études de théâtre pour se consacrer à sa carrière et planche sur sa première mixtape depuis un an : « Une dizaine de titres. Le projet est quasi fini. On va sûrement aller l'enregistrer à Paris pour le sortir en octobre. »

S'exporter pour réussir

Petit à petit, les mentalités évoluent parmi les rappeurs de la capitale normande et certains semblent prendre conscience de la nécessité de sortir de leur ville pour se faire connaître. S'afficher sur les réseaux sociaux avec des clips léchés, faire la chasse aux "likes", au nombre de vues et entretenir sa base de fans internautes ne suffit plus. « Ce ne sont pas tes followers qui vont t'aider à progresser dans ta musique », résume ADM.

Le besoin de s'exporter devient urgent. Peut-être également pour s'éloigner d'un public rouennais jugé exigeant. « Ici, c'est dur, lâche ADM. Les mecs te regardent et te jugent, il attendent que tu te casses la gueule. Malgré tout, je pense qu'il y a un public pour le rap, mais ils ne sont pas curieux. »

« Rouen a été sacré pire public de France, croit savoir Kartoon. Il y a eu des concerts annulés, le public est éclaté ici ! »

Tasco, lui, a choisi de faire évoluer sa musique pour correspondre à un public qu'il juge « plus jeune qu'avant ». « Avant, j'étais dans une autre forme de rap plus à l'ancienne avec un flow linéaire, se souvient-il. Aujourd'hui, ma musique est plus spontanée, plus agréable à produire, plus dynamique. Elle fait bouger les jeunes même s'ils ne connaissent pas les paroles. Ils sont à fond ! »

ADM lors de son passage aux Terrasses du jeudi, en juillet 2019. (Photo ADM)

ADM lors de son passage aux Terrasses du jeudi, en juillet 2019. (Photo ADM)

2020 verra-t-elle la scène rap rouennaise prendre définitivement son envol ? Tous le souhaitent. En témoignent, les nombreux projets en cours. Dans tous les cas, vous devriez tous les croiser sur les routes normandes : « Je préfère la qualité à la quantité, assume ADM. Avec mon groupe de métal, j'ai déjà fait tous les bars de France. Maintenant, je veux faire des concerts où je suis payé. Pourquoi pas des premières parties au Havre, à Évreux et à Caen. »

Comme le résume si bien Doliath : « Je ne veux pas disparaître. J'ai envie de créer sans cesse, servir à quelque chose sur Terre, laisser une trace de mon travail. »

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ADM en train d'enregistrer un featuring avec Vladimir Poutine, dans le studio aménagé dans sa chambre. (Photo : Jérémy Chatet)

ADM en train d'enregistrer un featuring avec Vladimir Poutine, dans le studio aménagé dans sa chambre. (Photo : Jérémy Chatet)

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Doliath, dans son studio d'enregistrement qu'il a lui-même aménagé. (Photo : Jérémy Chatet)

Doliath, dans son studio d'enregistrement qu'il a lui-même aménagé. (Photo : Jérémy Chatet)

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À 21 ans, Kartoon, après une formation d'ingénieur du son, s'est aménagé un studio chez lui. (Photo : Paris-Normandie)

À 21 ans, Kartoon, après une formation d'ingénieur du son, s'est aménagé un studio chez lui. (Photo : Paris-Normandie)

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Tasco fait du rap depuis la fin des années 90. Son dernier projet Chaud est sorti en 2018. (Photo Tasco)

Tasco fait du rap depuis la fin des années 90. Son dernier projet Chaud est sorti en 2018. (Photo Tasco)

Rilès, l'exemple qu'ils envient tous

Rilès est un exemple à suivre pour la plupart des rappeurs rouennais. ( Photo : Victor LBD)

Rilès est un exemple à suivre pour la plupart des rappeurs rouennais. ( Photo : Victor LBD)

C'est le modèle à suivre. Celui qui a réussi à faire entendre sa voix au-delà de sa ville et même hors des frontières de la France. À 23 ans, le rappeur Rilès, originaire de Deville-lès-Rouen a sorti, début septembre 2019, son premier album Welcome to the Jungle, après avoir signé chez un géant de l'industrie musicale américaine, Republic Records.

Comme la plupart des rappeurs rouennais, Rilès s'est construit seul, dans sa chambre. Il a acheté son matériel et a produit lui-même ses sons et ses clips avant de se faire remarquer par des labels français. Pour autant, Rilès n'a pas oublié ses amis d'enfance, eux aussi rappeurs, Yoon on the Moon et Leone, qui a acquis une certaine notoriété lorsqu'en avril 2019, le rappeur Niska a été accusé d'avoir plagié son morceau Plein les poches.

« C'est un gros bosseur, un numéro 10 »

Dans une interview qu'il nous avait accordée début septembre 2019, Rilès nous expliquait qu'il était resté en contact avec ces deux rappeurs. « Je les ai signés dans mon label. Nous restons soudés. Quand j’ai commencé à me rendre à Los Angeles, je me suis retrouvé tout seul. Ce sont mes amis d’enfance. Ils m’apportent beaucoup. J’ai besoin d’eux, ils sont ancrés dans le réel. On a besoin de ça quand on commence à percer. Ils peuvent me dire si ce que je fais est nul. J’ai confiance en leurs avis. »

Parmi les rappeurs que nous avons rencontrés, qu'ils aient côtoyé ou non Rilès, tous ne tarissent pas d'éloges sur son parcours. « Je l'ai vu quand il est passé au festival Rush ( en 2017), se souvient ADM. C'est lui qui ramenait le monde. C'est un gros bosseur, un numéro 10. Quand je le vois, ça me fait me sentir nul ! » « Je ne l'ai jamais rencontré mais j'aime bien son processus, confie Doliath. C'est un mec comme moi qui a fait tout, tout seul. Sa musique est bien produite, tu sens qu'il y a du travail derrière. »

Pour Faye, il s'agit avant tout « d'une source d'inspiration. C'est le seul mec d'ici qui a pété de ouf ! » Tasco le voit même devenir le « Travis Scott français ». « Si ça peut faire apparaître Rouen sur la carte du rap... espère Doliath. Ça pourrait permettre aux gens de s'intéresser aux autres rappeurs. »

« Au 106, on donne envie aux artistes d'apprendre »

Arthur Lombard est LA mémoire de la musique à Rouen. Ce passionné, qui connaît la ville aux cent clochers comme sa poche, travaille actuellement comme régisseur studio à la salle de concert Le 106. C'est lui qui accompagne les artistes locaux dans leurs projets professionnels. Fin connaisseur du hip-hop, il nous a donné son sentiment sur la scène rap rouennaise.

Arthur Lombard, régisseur studio au 106. (Photo : Jérémy Chatet)

Arthur Lombard, régisseur studio au 106. (Photo : Jérémy Chatet)

« Il faut savoir qu'en général, on ne perce pas dans le rap. On est au régime d'intermittent du spectacle. Le rap est, avec le métal, le courant musical le plus pratiqué en France. C'est très accessible. La plupart des adeptes téléchargent une instru sur internet et vont faire du rap chez eux. Les rappeurs sont plus des beatmakers (compositeurs de morceaux) que de réels musiciens. Ils y vont tous au talent et veulent faire rapidement un single.

À Rouen, il y a longtemps, la scène rap était très vivante avec des artistes comme 2Bal 2Neg et Doudou Masta. Au 106, les artistes viennent nous voir pour faire des concerts. Nous avons des studios pour qu'ils puissent faire des prises de voix. On leur donne envie d'apprendre. C'est difficile de placer des artistes locaux en première partie des concerts du 106, ce sont les tourneurs qui décident. Cependant, nous organisons dix fois par an des soirées 106 expérience où se produisent à chaque fois trois groupes du coin. Deux éditions par an sont consacrées au rap. Au début, les rappeurs ont cru que cela n'était pas pour eux. Je pense que c'était plus confortable pour eux de se mettre un frein.

« C'est très dur de se faire un nom à Rouen. Le public est très froid, très compliqué. »

Rouen est une ville de bars, pas de concerts. C'est difficile de toucher le public rouennais. Il y a beaucoup d'étudiants grâce aux pôles universitaires mais ils ne vont pas aux concerts. Depuis l'incendie du Cuba Libre, la plupart des caves des bars ont fermé, diminuant le nombre de scènes. Seul le 3 Pièces Muzik'Club organise encore des scènes rap.

C'est très dur de se faire un nom à Rouen. Le public est très froid, très compliqué. Nous, on les appelait « les pue des mains » car pendant les concerts, ils restaient les bras croisés, mains sous les aisselles.

Il y a quand même à Rouen un terreau fertile de succès, une certaine bienveillance collective entre les rappeurs. Il va falloir qu'ils montent de vraies scènes ensemble, comme ce qui a été fait pour la Fête de la musique. Le 106 est un endroit propice mais c'est long pour voir les fruits du travail. Les concerts 106 expérience sont le seul espace de visibilité pour le rap rouennais, c'est tragique ! Il manque un vrai lieu d'appropriation : une salle intermédiaire d'environ 150 places, plus petite que le 106 mais plus grande que celles des bars.

Il faut qu'ils prennent conscience qu'ils ne pourront pas faire carrière en restant chez eux. Quand on est rappeur, il faut sortir de sa ville. Au 106, nous parrainons plusieurs artistes par an dont un rappeur. Cette année, nous avons choisi le collectif Rouquin. Cela leur permet de venir répéter gratuitement pendant un an. Il y aura un nouvel appel à candidatures entre novembre et décembre. Chaque année, nous accueillons environ 1 500 musiciens qui viennent répéter dans nos studios. Nous leur mettons à disposition tout le matériel et ils se débrouillent.

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Le studio 5, la plus grande salle pour répéter au 106. (Photo : Jérémy Chatet)

Le studio 5, la plus grande salle pour répéter au 106. (Photo : Jérémy Chatet)

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Chaque studio comporte de nombreux équipements. (Photo : Jérémy Chatet)

Chaque studio comporte de nombreux équipements. (Photo : Jérémy Chatet)

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Le 106 a également de plus petites salles de studio. (Photo : Jérémy Chatet)

Le 106 a également de plus petites salles de studio. (Photo : Jérémy Chatet)

Le 16 décembre 2017, une bande de potes réunis au sein du collectif CV Squad, assure la première partie du concert du groupe de rap Columbine au 106. Ces lycéens rouennais, pour qui c'est la première scène, vont littéralement conquérir le public de Columbine. Retour sur une soirée pas comme les autres avec Carli et Giver, deux des huit membres de CV Squad.

Carli et Giver, deux des membres du collectif de rap rouennais CV Squad. (Photo : Ivo Querniard)

Carli et Giver, deux des membres du collectif de rap rouennais CV Squad. (Photo : Ivo Querniard)

L'origine du concert

Carli : « C'est moi qui ai démarché le 106. On avait envie de faire un concert. Je les ai appelés mais ils m'ont dit de venir sur place. Nous y sommes allés en octobre, soit deux mois avant le concert de Columbine. Il nous ont dit qu'il y avait peut-être la possibilité de faire la première partie mais qu'il fallait faire quelque chose de carré. Ils devaient nous tenir au courant. Entre temps, on leur a envoyé un mail avec des sons à nous. Un soir, on était tous réunis et on reçoit un appel du 106 pour nous dire : "C'est bon, vous faites la première partie de Columbine" ! »

Giver : « On était refaits. Quand on a appris la nouvelle, le concert était déjà complet, donc on n'a pas pu inviter nos potes. Mais on était comme des fous, on savait que l'on allait jouer devant plus de 1 000 personnes. »

Carli : « On a fait de beaux rêves cette nuit-là ! (Rires) »

Les répétitions

Carli : « C'était un mois intense, on a répété au 106 plusieurs heures par semaine. »

Giver : « La première séance, on faisait n'importe quoi, on s'amusait, on buvait, on fumait ! Puis ça a commencé à devenir évident ce que l'on allait faire. »

Carli : « On voulait montrer tout ce qu'on savait faire. On avait plusieurs prods musicales, des sons "ambiançant"... »

Le jour du concert

Carli : « Le matin, ça allait bien... »

Giver : « La veille, je me suis dit : vaut mieux pas y penser. Le jour du concert, j'étais déterminé. La journée, on est allés en cours. Mon père ne voulait pas que j'aille à mon propre concert ! Je n'ai pas eu besoin de le convaincre, je me suis convaincu moi même (Rires). »

Carli : « Le 106 nous a accueillis comme des princes. On avait une loge avec de quoi manger. C'était le grand luxe, très agréable. »

Giver : « Le stress a commencé à monter quand on est grimpé sur le balcon qui surplombait la scène pour voir si la salle se remplissait. On a vu tout le monde courir pour se placer devant la scène. On a allumé un flash avec un portable et toute la foule a regardé en l'air dans notre direction et s'est mise à crier, c'était incroyable ! »

Carli : « La pression était palpable. »

« C'était la meilleure soirée de ma vie »

Giver : « Ensuite, on s'est réunis dans la petite salle derrière la scène pour se donner les dernières directives. On a poussé un cri : "CV Squad popopo". On était fous, ça nous a tous mis dans la même énergie ! »

Carli : « Je me rappelle, on est entrés sur la scène, au début un par un, puis tous en même temps. Le public était réceptif à ce que l'on disait. »

Giver : « On sautait n'importe comment, y avait pas de chorégraphies, le public sautait également sur nos sons. »

Carli : « On s'est toujours dit que cela allait bien se passer. On avait répété comme des malades. »

Giver : « On avait confiance en ce que l'on faisait. »

Carli : « Le public était en or. Rien à redire. »

Giver : « C'était un truc de fou ! »

Juste après le concert

Giver : « On a soufflé, on a pris une petite bière. » (Rires)

Carli : « Les gens nous remerciaient. »

Giver : « Un mec m'a demandé une photo. C'était fou, il était trop content. On prenait des photos de moi dans la salle de concert que je connais depuis mon enfance. Au 106, je suis allé voir les concerts de Mobb Deep, Damso, Vald. Maintenant j'ai fait la même scène qu'eux ! C'est un rêve devenu réalité. »

Carli : « C'était la meilleure soirée de ma vie. »

La suite de CV Squad

Carli : « Ça nous a mis bien au lycée. »

Giver : « On était les rois du lycée ! Le lendemain, sur Twitter quand tu vois des messages comme : "CV Squad a soulevé le concert de Columbine", ça fait plaisir. »

Carli : « Le 106 était hyper content. Ils avaient misé sur nous et on leur a rendu la monnaie de leur pièce. On nous a proposé un autre concert au hangar 23 avec Younès (Yoon on the Moon). À ce moment-là, on avait une forte popularité, il aurait fallu capitaliser dessus et taffer. Mais certains du groupe sont partis de Rouen, puis on avait les cours à assurer à côté. Aujourd'hui, on a le temps de travailler, ça commence à se regrouper. On a juste à faire nos preuves. En deux ans, on a quand même fait sept concerts. CV Squad, ça reste un kiff. On se divertit, on se défoule. »

Par Jérémy Chatet