Quartier Flaubert à Rouen

Une nouvelle page à écrire

Le cliché a été largement repris sur Internet : une publicité placardée avenue Jean-Rondeaux vante les mérites d’un futur « écoquartier calme et vivant ». Juste au-dessus, en toile de fond, l’épaisse fumée noire de Lubrizol... Un coup terrible porté à une communication bien huilée.

Le projet de transformer ces 67 ha de friches industrielles (90 ha en ajoutant la presqu’île Rollet) en un quartier du XXIe siècle a été imaginé il y a plus de vingt ans. Le développement récent de Rouen se base sur la reconquête de la ville à l’ouest au fur et à mesure que les activités portuaires glissaient en aval. Les quais rive droite et rive gauche, le pont Flaubert, tout a été pensé pour imaginer la ville de demain, à l’ouest.

Tout sauf le plus évident : la proximité immédiate d’usines à haut risque, situées à quelques centaines de mètres des premiers immeubles du quartier Rouen Flaubert. Un nouveau lieu de vie devant progressivement sortir de terre tout au long de la décennie qui s’annonce, pour accueillir, à terme, 15 000 usagers et habitants.

La cohabitation entre l’habitat et les industries a longtemps été considérée comme sécurisée grâce à des Plans de prévention des risques technologiques (PPRT) dont la population a pu se rendre compte de l’efficacité (lire par ailleurs). Comme un lendemain de gueule de bois, élus et décideurs économiques se sont retrouvés face à la dure réalité locale : vivre au milieu des usines.

Marc Laubiès, gérant d’Odyssée & Cie, a toujours cru en ce quartier. Ce n’est pas pour rien s’il a installé ses bureaux au 107. En bord de Seine, sur la rive gauche, le bâtiment inauguré début 2018 constitue, avec ses voisins (le 108, le 106 et bientôt le 105), la vitrine du futur quartier. En voyant le nuage de Lubrizol recouvrir une partie de la ville, Marc Laubiès a eu quelques sueurs froides.

Il fait partie des promoteurs engagés dans l’opération Rouen Flaubert avec son projet de 20 000 m² (mêlant tertiaire pour les trois quarts et logements). Ce programme, dont il espère déposer le permis de construire ce mois-ci pour une livraison en 2022, se situe à environ 200 m du pont Flaubert et plus précisément du viaduc autoroutier qui doit être créé par l’État pour relier le 6e pont à la Sud III. L’infrastructure marquant la limite avec le tissu industriel. Finalement, le promoteur rouennais a eu une bonne surprise.

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Dans une interview accordée au site Ecologik, en mars 2019, Jacqueline Osty, la paysagiste qui a dessiné le futur écoquartier Flaubert, évoque "un site magnifique au bord de la Seine" [...] "C'est un tissage invisible de vues qu'il faut révéler pour créer des repères visuels. Ces liens permettent des ouvertures sur le paysage, sur le ciel"... et sur les usines

Dans une interview accordée au site Ecologik, en mars 2019, Jacqueline Osty, la paysagiste qui a dessiné le futur écoquartier Flaubert, évoque "un site magnifique au bord de la Seine" [...] "C'est un tissage invisible de vues qu'il faut révéler pour créer des repères visuels. Ces liens permettent des ouvertures sur le paysage, sur le ciel"... et sur les usines

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Une maquette de l'écoquartier Flaubert est visible au 108, siège de la Métropole Rouen Normandie, rive gauche. On saisit la proximité du tissu industriel au premier plan avec le futur quartier, au second plan

Une maquette de l'écoquartier Flaubert est visible au 108, siège de la Métropole Rouen Normandie, rive gauche. On saisit la proximité du tissu industriel au premier plan avec le futur quartier, au second plan

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Christophe Demouilliez (à gauche), président de la branche normande de la Fédération des promoteurs immobiliers de France, et Marc Laubiès gérant d'Odysée & cie

Christophe Demouilliez (à gauche), président de la branche normande de la Fédération des promoteurs immobiliers de France, et Marc Laubiès gérant d'Odysée & cie

A show poster for Kellar
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Pour l’instant, l’écoquartier Flaubert se résume à des travaux de terrassement : 300 000 m³ ont été acheminés pour un coût de 4,5 M€. 150 000 m³ sont attendus dans un second temps. De manière « imminente » selon la Métropole, ces mêmes terres et le reste des terrains concernés par les futurs aménagements vont être analysés en surface et en profondeur (20 à 30 cm) sur une batterie de polluants et pour détecter d’éventuels débris d’amiante. (Photo archives Boris Maslard/Paris-Normandie)

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Pour l’instant, l’écoquartier Flaubert se résume à des travaux de terrassement : 300 000 m³ ont été acheminés pour un coût de 4,5 M€. 150 000 m³ sont attendus dans un second temps. De manière « imminente » selon la Métropole, ces mêmes terres et le reste des terrains concernés par les futurs aménagements vont être analysés en surface et en profondeur (20 à 30 cm) sur une batterie de polluants et pour détecter d’éventuels débris d’amiante. (Photo archives Boris Maslard/Paris-Normandie)

« Dès le mardi matin [1er octobre], les trois plus gros acquéreurs de ce projet sont venus dans nos bureaux pour nous demander si notre engagement était encore total et si nous étions dans le timing d’origine. Ils sont convaincus de rester, raconte-t-il, soulagé. On pensait vraiment que tout allait sauter et en définitive, on a eu cette confirmation. C’est un très bon révélateur des besoins des entreprises de Rouen. On a un stock de bureaux assez vieillissants avec des normes thermiques qui ne sont plus adaptées. » C’est l’objectif initial de Rouen Flaubert : combler le retard dans le tertiaire en construisant des bureaux.

Mais malgré l’enthousiasme de ces investisseurs, ce territoire dont l’image a été durablement souillée a besoin d’être réenchanté.

« Créer des espaces confinés »

Là-dessus, Marc Laubiès se sent une obligation « morale ». « Je vais imaginer des choses pour protéger les gens. Je pense que les gens le sont déjà, mais il faut se préparer à être confronté à ces situations exceptionnelles », explique-t-il. Pour sa façade ouest directement exposée, il s’agirait de « rajouter un feuilletage sur le vitrage [de type retardateur d’effraction, NDLR] pour absorber une onde de choc et de renforcer le mur actuellement prévu en bois », en insérant une dose de béton. Face au risque de nuage toxique, le promoteur veut prévoir des espaces confinés, qui puissent, « en cas d’alerte, fonctionner de façon autonome et indépendante en ventilation ou en climatisation. Ça peut être une salle de réunion qu’on vient sécuriser en termes d’isolation, ou un restaurant d’entreprise », cite-t-il à titre d’exemple.

Cela passe aussi par une culture du risque retrouvée. « Il faut informer les gens et les former. Former l’ensemble des utilisateurs à ce type d’accidents. Au Japon, on est formé partout au risque sismique. Pareil sur la côte ouest des États-Unis. »

Ces propositions arrivent donc avant même une éventuelle décision politique de revoir le PPRT et ses zones de recommandation qui ne s’étendent guère à plus de 200 m de Lubrizol. « C’est une réflexion que je veux partager avec mes confrères. C’est à nous de nous accorder », ajoute Marc Laubiès.

Le projet de Marc Laubiès est situé au bord du futur canal (l'ensemble des blocs éclairés installés à la droite du canal). À proximité donc du viaduc qui reliera à terme le pont Flaubert à la Sud III. Ce viaduc représente peu ou prou la frontière avec le tissu industriel. Quelques bâtiments sont en effet "coincés" entre le viaduc et les premières usines.

Le projet de Marc Laubiès est situé au bord du futur canal (l'ensemble des blocs éclairés installés à la droite du canal). À proximité donc du viaduc qui reliera à terme le pont Flaubert à la Sud III. Ce viaduc représente peu ou prou la frontière avec le tissu industriel. Quelques bâtiments sont en effet "coincés" entre le viaduc et les premières usines.

Christophe Demouilliez, président de la branche normande de la Fédération des promoteurs immobiliers de France, entend plaider dans ce sens. Mais il invite à ne pas oublier la réalité économique. « On est là pour proposer des choses simples, efficaces et pas onéreuses. Car, si demain on nous oblige à des usines à gaz un peu partout, cela va devenir très compliqué et on arrêtera la construction. »

« Aujourd’hui, c’est tout Rouen qui est concerné, reprend son collègue, évoquant le nuage qui a traversé les frontières. L’écoquartier, c’est le sujet un peu politique qui permet à certains de faire de grands discours. » Derrière les signaux positifs envoyés par les promoteurs, ces derniers craignent légitimement les décisions à venir. Le calendrier électoral, avec les municipales en mars et l’élection dans la foulée d’une nouvelle équipe à la tête de la Métropole, ne joue pas en leur faveur.

À l’heure actuelle, deux permis de construire sont en cours d’instruction, l’îlot B et Sénalia (qui construira son futur siège, à l’arrière du 108). Aucun n’a encore été délivré.

Le maire PS de Rouen, devenu président de la Métropole, a décidé d’opérer une pause dans le projet. Interrogé mi-octobre, Yvon Robert assure qu’« il faut tout regarder [...] dans les semaines qui viennent » pour « répondre à toutes les questions possibles, les nôtres et celles des habitants ». Peu importe la manière dont les questions sont posées, difficile d’obtenir plus de détails... Ni orientation, ni vision, il faudra attendre. L’écoquartier Rouen Flaubert verra-t-il le jour ? La très grande majorité des candidats défendent toujours la reconquête des friches industrielles pour limiter l’étalement urbain (lire par ailleurs).

A droite de l'image, l'îlot B (les bâtiments en blanc clair faisant face aux immeubles grisés déjà existants) s'installera au pied de l'avenue Jean-Rondeaux

A droite de l'image, l'îlot B (les bâtiments en blanc clair faisant face aux immeubles grisés déjà existants) s'installera au pied de l'avenue Jean-Rondeaux

À l’est, Linkcity, qui chapeaute la réalisation de l’îlot B (deux tiers de logements et un tiers de bureaux) le long de l’avenue Jean-Rondeaux, plaide l’éloignement avec la zone à risques. Interrogé, le groupe répond sobrement que tout suit son cours. « Nous sommes ouverts à la discussion avec l’ensemble des parties prenantes si des évolutions devaient être envisagées dans le quartier », indique-t-il. Et d’ajouter, à bon entendeur : « La position de l’îlot, le long de l’avenue Jean-Rondeaux, ne nous semble pour autant pas davantage sensible que celle des autres projets développés sur la même avenue en dehors de l’écoquartier. »

Juste en face, mais hors du périmètre de Rouen Flaubert, Habitat 76 construit en effet plus de 200 logements. L’écoquartier pourrait-il être simplement révisé à la marge ? D’aucuns proposeront peut-être d’élargir la zone tampon entre les usines et les premiers bâtiments... Christine Rambaud, l’adjointe en charge de l’urbanisme à la Ville de Rouen, émet à titre personnel l’idée d’une forêt pour, au moins, masquer le problème. Pourquoi pas, mais il en faudra bien davantage pour réenchanter ce projet.

Municipales :

le festival des « Y a qu'à faut qu'on »

À part Guillaume Pennelle, candidat RN à la mairie de Rouen, prônant l’abandon du projet, les autres candidats défendent toujours la reconquête de cette friche. « Faire Flaubert ailleurs sacrifierait 400 ha de terres supplémentaires. C’est impensable », avance Jean-Michel Bérégovoy, candidat EELV.

Évidemment, tous réclament davantage de sécurité. Nicolas Mayer-Rossignol (PS) exige un audit des sites Seveso et un réexamen du PPRT et des plans de gestion de crise des sites industriels. Sans ça, « on ne peut pas avancer ». Car « aujourd’hui, qui achèterait dans ce quartier ? Personne », estime-t-il. Sur la question de la cohabitation avec des usines à haut risque, tous se disputent la casquette du candidat le plus vert(ueux). Bérégovoy a déjà réclamé le départ de Lubrizol. Pour aller où ? « Cette entreprise a une unité au Havre en meilleur état, qu’elle pourrait renforcer. » Mayer-Rossignol plaide pour une transition écologique du tissu économique. « Il faut faire venir des activités porteuses d’emploi mais soutenables écologiquement. »

Même à droite, on envisage le départ de l’entreprise détenue par le milliardaire Warren Buffett. Jean-François Bures (candidat LR) demande la réouverture de l’enquête publique pour déterminer les risques liés à une destruction totale de l’usine par le feu. « Les risques à l’extérieur de l’usine ont été totalement négligés, comme l’impact sur l’écoquartier »*. Anticipant facilement le résultat d’une telle enquête, « la seule solution possible » sera alors « le départ sous une forme ou sous une autre de Lubrizol ». Jean-Louis Louvel (président de PGS et actionnaire majoritaire de Paris-Normandie), soutenu par LREM, ne l’exclut pas non plus. « Dans certains cas, il faudrait être en situation d’accepter d’arrêter l‘exploitation d’un site avec toutes les conséquences économiques et sociales que cela engendrerait », écrivait-il dans un communiqué publié après l’incendie.

* En 2014, lors du vote à la Crea actant la création de la ZAC « Écoquartier Flaubert », le Groupe Union démocratique du Grand Rouen (droite) avait choisi de s’abstenir, entre autres après avoir mis en garde sur les risques technologiques avec la présence notamment de Lubrizol.

A show poster for Thurston the Great Magician
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A show poster for Thurston the Great Magician
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Lubrizol entend toujours « être un bon voisin » mais le vent semble avoir tourné. Depuis le 26 septembre 2019, la question de la réelle prise en compte des risques technologiques flotte dans le débat public. Logiquement, le Plan de prévention des risques technologiques (PPRT) de Lubrizol, signé par l’État en 2014, est dans le collimateur.

Un PPRT ne permet pas d’annihiler le risque mais cherche à le réduire au maximum. Guillaume Grima, l’ancien adjoint écologiste à la mairie de Rouen, se rappelle très bien de son élaboration. « Mon premier grand étonnement était de voir le rayon des recommandations s’arrêter à 50 m du futur quartier Flaubert. » Surtout, l’élu découvre la complexité technique des questions soulevées. « C’est très compliqué quand ce n’est pas votre domaine. Vous êtes face aux ingénieurs de Lubrizol et aux ingénieurs de la Dreal [Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement] eux-mêmes débordés… Une fois, j’ai voulu fouiller, on m’a mis devant une grosse armoire, tout seul. » Aujourd’hui, le militant associatif dénonce « une confiance aveugle » des élus envers les acteurs économiques, rappelant une croyance profondément ancrée : « Si on les fait ch*** en leur imposant trop de règles, ils vont fermer ». La campagne des municipales permet aux personnalités politiques de rester dans l’action, d’avancer des propositions et... d’éviter de trop regarder en arrière. « Les collectivités locales ont été relativement épargnées pour l’instant », note Guillaume Grima.

Guillaume Grima (Photo archives/Paris-Normandie)

Guillaume Grima (Photo archives/Paris-Normandie)

Sur ce sujet du PPRT, dès que les questions se font trop précises, la Dreal et la préfecture refusent de répondre. Au cours d’une rapide interview du directeur de la Dreal, Patrick Berg vante les décisions prises au moment de l’élaboration du document en imposant le retrait de certains produits dangereux. Cela est toujours plus valorisant que de commenter, par exemple, l’autorisation donnée à l’entreprise en 2019, via deux arrêtés préfectoraux, d’augmenter ses capacités de stockage de produits « dangereux pour le milieu aquatique », sans évaluation environnementale préalable. Depuis la loi ESSOC du 10 août 2018, celle-ci n’est en effet plus obligatoire. C’est au préfet de décider si elle est nécessaire. Quant à l’avenir, Lubrizol a annoncé vouloir reconstruire ailleurs son unité de stockage. À voir si cela suffira pour garder l’unité de production sur place. Mais, ça devrait au moins être l’occasion de revoir le PPRT.

Textes et mise en page : Christophe Hubard

Photos : Paris-Normandie
Vues aériennes : Sylvain Richon - CPM Drone