Il y a 50 ans, le premier homme marchait sur la Lune...

Les Normands se souviennent !

Il y a 50 ans, le premier homme marchait sur la Lune.

Il y a 50 ans, le premier homme marchait sur la Lune. (Photo :  © NASA/NEWSCOM/SIPA)

Il y a 50 ans, le premier homme marchait sur la Lune. (Photo :  © NASA/NEWSCOM/SIPA)

C'était il y a 50 ans. Mais c’est le 16 juillet 1969 que tout a vraiment commencé. Les trois astronautes américains de la mission Apollo 11, Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins, décollaient pour la Lune depuis la Floride, eux qui allaient marquer l'Histoire et changer la vision qu'a l'humanité de sa place dans l'univers.

« Nous, l'équipage, nous sentions le poids du monde entier sur nos épaules, nous savions que nous serions regardés par tous, amis comme ennemis », a déclaré 50 ans plus tard Michael Collins, 88 ans, sur le mythique pas de lancement 39A du centre spatial Kennedy. Le pilote du module de commande était invité par la Nasa, qui a organisé toute la semaine une série d'événements pour faire revivre cet aller-retour historique.

Quatre jours pour atteindre la Lune

L'équipage avait mis quatre jours pour atteindre la Lune. Le module lunaire, Eagle, avec Armstrong et Aldrin à bord, a aluni le 20 juillet 1969 à 20 h 17 GMT, et Armstrong en est sorti quelques heures plus tard, posant le pied sur la Lune à 2 h 56 GMT le 21 juillet 1969 - tard aux États-Unis, et en pleine nuit pour l'Europe.

Michael Collins était resté seul en orbite lunaire dans la capsule principale, Columbia, seul moyen de transport pour revenir sur Terre.
« On m'a toujours demandé si je n'étais pas la personne la plus seule du système solaire quand j'étais tout seul en orbite, a-t-il raconté. Et la réponse est non, je me sentais bien ! J'étais très heureux d'être là où j'étais et de voir cette mission très difficile être menée à bien. Je savourais un bon petit café, et j'avais de la musique si je voulais (...). J'ai vraiment profité de tout ce temps passé tout seul. » La Nasa lui a proposé d'être le commandant de la mission Apollo 17, en 1972, mais il a refusé, pour ne pas passer trois années supplémentaires éloigné de sa famille, a-t-il expliqué.

Buzz Aldrin, deuxième homme à avoir marché sur la Lune, se fait plus discret, mais il a participé à quelques événements, comme un gala samedi 13 juillet 2019 en Californie où le billet le moins cher coûtait 1 000 dollars...
Alors qu'il devait participer aux célébrations, il n'est finalement pas apparu au côté de Collins, sans qu'aucune explication ne soit donnée.
L'homme de 89 ans, actif sur Twitter et toujours excentrique avec ses chaussettes aux couleurs du drapeau américain, a connu des soucis de santé et de famille, culminant en un conflit judiciaire avec ses enfants concernant ses finances, qui s'est réglé par une trêve en mars dernier.

Le commandant Armstrong est quant à lui mort en 2012. Seuls quatre des 12 hommes à avoir foulé la surface lunaire sont encore en vie.

Douze hommes ont marché sur la Lune

« J'imagine toujours un vol vers la Lune comme une longue chaîne d’événements fragiles », a dit Michael Collins mardi 16 juillet, détaillant comment la mission était divisée en plusieurs petits objectifs, comme ralentir pour entrer dans l'orbite lunaire.
Mais ces festivités teintées de nostalgie révèlent une cruelle réalité: ni les États-Unis, ni aucun autre pays, n'ont jamais renvoyé d'humains sur la Lune depuis 1972, date de la dernière mission Apollo. Seuls des robots y sont retournés.

La Une de Paris-Normandie lundi 21 juillet 1969.

La Une de Paris-Normandie lundi 21 juillet 1969.

Les présidents Bush père, en 1989, et fils, en 2004, avaient bien promis que les Américains y retourneraient, avant d'aller marcher sur Mars... Mais à chaque fois, les discours se sont heurtés à un Congrès et une opinion publique peu enclins à engloutir les mêmes fortunes que dans les années 1960. À son tour, Donald Trump a relancé la conquête de la Lune (et de Mars), en 2017. Mais l'effet immédiat de cette injonction a été de créer de fortes turbulences au sein de l'agence spatiale.

Mercredi 17 juillet, le patron de l'agence, Jim Bridenstine, un ancien parlementaire nommé par le président Trump, a démis de ses fonctions une figure de la Nasa, Bill Gerstenmaier, qui était responsable de tous les programmes de vols habités.
La raison probable de sa mutation : des désaccords sur l'ultimatum fixé par le gouvernement Trump, 2024, pour le retour d'Américains, dont la première femme, sur le sol lunaire. Cinq années semblent un délai bien trop court alors que ni la fusée, ni la capsule, ni l'alunisseur ne sont prêts, voire définis. Donald Trump a depuis semé le trouble en enjoignant à la Nasa, dans un tweet, d'arrêter de parler de la Lune, et de se concentrer sur Mars.

Le président républicain veut « un drapeau sur Mars », a dit Jim Bridenstine. Officiellement, l'objectif est 2033, mais la date est jugée irréaliste par nombre d'experts.

« On vivait en direct un incroyable exploit !»

Eric Mandon et Roger Marical, responsables de l'Observatoire de Rouen

Eric Mandon et Roger Marical, responsables de l'Observatoire de Rouen. (Photo : Paris-Normandie)

Eric Mandon et Roger Marical, responsables de l'Observatoire de Rouen. (Photo : Paris-Normandie)

Président et vice-président de l’observatoire de Rouen, Eric Mandon et Roger Marical évoquent leur admiration pour les trois héros qui ont marché sur la Lune.

Eric Mandon n’avait que 15 ans, et une simple paire de jumelles pour observer la lune. « En ce temps-là, on ne trouvait pas d’instrument dans le commerce. Il fallait les fabriquer », évoque l’ancien prof de maths du lycée Corneille de Rouen, qui connaissait alors « par cœur tous les noms des cosmonautes et des astronautes », collectionnait les timbres sur le cosmos et dévorait depuis des années l’album d’Hergé On a marché sur la lune.

Roger Marical, lui, en avait 26 et observait les étoiles moitié par raison – « étudiant en maths-élem, j’avais une heure de cosmographie par semaine » – moitié par passion.
« En colonie de vacances, nous avions construit une petite lunette astronomique grâce à laquelle on pouvait faire des veillées aux étoiles », se remémore-t-il. « Elle est d’ailleurs toujours opérationnelle », se félicite-t-il en désignant ce matériel, fabriqué en contreplaqué mais qui rend encore bien des services lors des visites de scolaires et de l’accueil du public, le premier samedi du mois à partir de 21 h 30.

Des premiers pas de l’homme sur la lune, Roger Marical se souvient d’un moment « extraordinaire » vécu depuis la terrasse d’un bar d’Aix-en-Provence, parmi une foule d’habitants et, comme lui, de festivaliers. « On vivait un exploit en direct. Je me souviens que ça a duré assez longtemps, plusieurs heures, mais qu’on avait tous les yeux rivés sur l’écran du téléviseur en noir et blanc qui avait été installé à l’extérieur. »

La Une de Paris-Normandie, jeudi 24 juillet 1969, au retour des astronautes.

La Une de Paris-Normandie, jeudi 24 juillet 1969, au retour des astronautes.

La Une de Paris-Normandie, jeudi 24 juillet 1969, au retour des astronautes.

« On avait conscience de vivre une rupture assez folle dans l’histoire de l’humanité », reprend Eric Mandon, qui se trouvait pour sa part en Allemagne, à Hanovre. « Surtout, on était subjugués par le courage de ces hommes, car on ne savait pas s’ils allaient pouvoir repartir ». Tout autant que de l’alunissage, « ce moment fabuleux d’une entreprise hors-norme et assez hasardeuse », les deux hommes se souviennent de leur angoisse que le LEM (Lunar Excursion Module) ne puisse pas repartir et faire la jonction avec le module principal, dit « de commande et de service » resté en orbite et qui devait les ramener sur terre. « On ne pouvait qu’admirer le sang-froid de ces anciens pilotes de chasse. Leur incroyable professionnalisme », disent-ils.

Cette admiration ne s’est pas émoussée : aujourd’hui encore, fascinés par les « promenades célestes » et passionnés par les galaxies, nébuleuses gazeuses, amas d’étoiles, trous noirs, ils lèvent rsouvent les yeux vers un astre qu’ils font régulièrement découvrir aux néophytes de passage à l’observatoire. « La lune, c’est un objet facile à observer et tout de suite spectaculaire. On voit les mers, les cratères... »

Propos recueillis par Franck Boitelle

Des Normands se souviennent

Vous avez été nombreux à nous raconter vos souvenirs de cet événement incroyable. Témoignages.

De nombreux Normands se souviennent très exactement de ce qu'ils faisaient ce jour-là. (Photo : DR)

De nombreux Normands se souviennent très exactement de ce qu'ils faisaient ce jour-là. (Photo : DR)

« C’était comme au cinéma, mais on voyait très mal »
- Marie-Thérèse Doudet, 72 ans, retraitée au Havre

Marie-Thérèse Doudet, 72 ans

Marie-Thérèse Doudet, 72 ans

« C’était très tard le soir, nous avons regardé la télévision avec mon mari, mais il a dû aller se coucher après l’alunissage, car il travaillait tôt le lendemain. Moi je suis restée jusqu’au bout. Je me souviens qu’on avait peur que ça rate, qu’il y ait un problème technique. On savait que des engins avaient déjà été sur la Lune, mais c’était bien plus impressionnant avec des hommes. Le commentateur en rajoutait, c’était comme au cinéma. Avec la vue sur son pied, puis l’échelle et la marque au sol. On voyait très mal, les images étaient troubles. IIs ramassait des échantillons. On s’inquiétait que cela puisse être radioactif ou exploser. On en parlait peu, mais on se demandait combien ça pouvait coûter. On n’était pas si loin de la fin de la guerre, de la reconstruction. Mai 68 était encore dans les esprits. »

« Après l’émotion et l’émerveillement, de l’inquiétude »
Hervé Herry, 71 ans, retraité, conseiller municipal et représentant de Vernon au sein de la Communauté des villes Ariane

Hervé Herry, 71 ans

Hervé Herry, 71 ans

« J’étais en voyage de noces en Alsace, à Brinckheim, dans une maison de famille. Je travaillais à l’époque comme ouvrier tourneur à la base sous-marine de Lorient, en Bretagne, dont je suis originaire. Avec ma femme, on a veillé toute la nuit, devant un petit poste de télé en noir et blanc. Je n’aurais manqué ça pour rien au monde. Je me souviens du premier pas hésitant de Neil Armstrong et de la netteté de son empreinte. C’était comme celle d’un pied sur le sable mouillé. Ce moment a été pour moi une grande émotion et un émerveillement. Mais il y avait aussi de l’inquiétude : allaient-ils pouvoir repartir ? Des sentiments différents se bousculaient. Mais c’était vraiment extraordinaire comme défi. Il faut se rendre compte. Cet épisode n’est pas étranger à ma venue à Vernon, en 1974, au Laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques, où je suis devenu technicien-programmeur en informatique. »

« Un exploit qui n’a pas apporté grand-chose »
- Bernard Crochet, 76 ans, retraité, Évreux

Bernard Crochet, 76 ans

Bernard Crochet, 76 ans

« Je venais d’entrer aux Éditions Larousse en tant que journaliste et de me marier. Le premier pas sur la Lune a été un événement très important, certes. Le premier homme qui débarque sur une autre planète, ce n’est pas rien ! Je suivais ça de très près puisque je publiais beaucoup d’articles sur l’astronomie. Mais j’étais plus branché sur l’étude scientifique et la conquête de l’espace. J’étais d’ailleurs en relation avec la Nasa. Mais l’homme sur la Lune, c’était surtout pour la gloire, c’était à celui qui réaliserait le plus grand exploit entre les USA et l’URSS. Ce voyage n’a malheureusement pas apporté grand-chose à la science. L’étude de Mars, Neptune ou Jupiter me semblait plus intéressante. »

« En quelque sorte, les Américains avaient gagné »
- Jean-François Virolle, 66 ans, retraité, associé dans un studio de photo et musique, Rouen

Jean-François Virolle, 66 ans

Jean-François Virolle, 66 ans

« Au moment des premiers pas sur la Lune, j’avais 16 ans, j’étais au lycée. Pour l’été, je me trouvais dans une famille anglaise au sud de Londres. Ils sont venus me chercher pour regarder l’arrivée tous ensemble : ils savaient que ça m’intéressait, même si j’avais suivi ça de loin. On a regardé en direct l’arrivée d’Armstrong. Malheuresement, comme j’étais en Angleterre, je n’en ai parlé qu’avec les autres jeunes Français présents sur place, je n’ai pas pu en discuter beaucoup. Ce qui est amusant, c’est qu’à l’époque, j’ai regardé ça comme une révolution. Et pourtant, il y a quelques années, on a posé des questions sur cet événement : on a parlé de cinéma, de tournage dans les studios de Kubrick. Et c’est vrai, je me suis dit : « C’est bizarre. » Il y a ce drapeau qui ne bouge pas, la caméra qui était là avant, la façon dont ça été tourné... Je ne sais pas quoi en penser, je sais qu’il n’y a pas de vent sur la Lune mais un drapeau ça ne tient pas tout seul !
Quoi qu’il en soit, c’était un grand événement mondial. C’était en pleine guerre froide : en quelque sorte, les Américains avaient gagné. »

« Une prouesse technologique et humaine »
- Yves Bégos, 74 ans, retraité, Dieppe

Yves Bégos, 74 ans

Yves Bégos, 74 ans

« Le 21 juillet 1969, j’étais à Bacqueville-en-Caux : à l’époque je travaillais aux Télécom. Je n’ai vu l’alunissage que le lendemain sur un poste de télévision en noir et blanc. J’avais suivi déjà le vol spatial, car forcément c’était un événement universel à ne pas rater. On en parlait beaucoup au boulot entre nous. J’étais content et même excité, comme la plupart des gens, par cette prouesse technologique et humaine. C’était incroyable. De par ma profession j’étais aussi très intéressé par les moyens de transmission employés lors de cette mission. »

« Bien qu’en noir et blanc, les images étaient saisissantes »
- Gisèle Lannier, retraitée, 75 ans, Neuville-lès-Dieppe

Gisèle Lannier, 75 ans

Gisèle Lannier, 75 ans

« Je ne travaillais pas à l’époque, j’étais enceinte de notre troisième enfant et j’étais donc à la maison. Christophe, mon mari, qui était pâtissier, s’était levé tôt, comme tous les jours et était parti à son travail, à Dieppe. J’ai ouvert notre télé et bien qu’en noir et blanc à l’époque, les images diffusées étaient saisissantes. C’était incroyable de voir ce premier homme puis un second qui marchaient sur le sol lunaire. Au-delà des pas titubant des astronautes américains et leur travail de récupération des morceaux de la surface, ce qui m’a marquée, c’est le drapeau américain qui, me semble-t-il, flottait bien et enfin, le décollage pour le retour sur Terre avec des sacs de détritus laissés sur place, c’était bien authentique... »

« C’était le début d’une nouvelle ère technologique »
- Monique Hébert, 82 ans, retraitée

Monique Hébert, 82 ans

Monique Hébert, 82 ans

« À l’époque, j’avais 32 ans. Mon mari et moi étions chez des amis qui habitaient Louveciennes. C’était le baptême de leur petite fille. Nous avons regardé la télévision chez eux. C’était une chance car mon mari et moi n’avions pas encore la télévision à la maison. Ce que nous avons vu était quelque chose d’incroyable mais aussi de très émouvant. Mon angoisse, c’était qu’ils ne soient pas en capacité de revenir sur Terre. Nous avons donc été soulagés après. On s’est rendu compte que c’était un moment historique, le début d’une nouvelle ère technologique. J’ai toujours été frappée par ce que l’homme est capable de faire de ce point de vue là. J’ai revu les images d’Apollo bien des années plus tard. Mais ce n’était plus pareil. Autour de nous à l’époque, les gens en parlaient. Nous avions acheté les journaux. Ma belle sœur, elle, avait été plus frappée par l’exploit de Youri Gargarine en 1961... Aujourd’hui, lorsque l’on voit des photos de Mars, ça parait presque normal. En 1969, il n’y avait pas les moyens de communication que l’on peut avoir aujourd’hui, pas d’Internet, de réseaux sociaux, ni de téléphone portable... »

« On était accroché à la voix du commentateur »
- Jean-Pierre Hébert, 78 ans, président du Centre d’étude du patrimoine cauchois, Yvetot

Jean-Pierre Hébert, 78 ans

Jean-Pierre Hébert, 78 ans

« L’impact de l’événement était mémorable ! J’avais 28 ans au moment des premiers pas de l’Homme sur la Lune et j’étais en vacances avec mon épouse, ma fille aînée et mon frère. Nous avions des revenus modestes, donc on partait en terrain de camping. Depuis plusieurs jours, on savait que la mission Apollon 11 avait été lancée et on suivait cela avec intérêt. Puis le moment arriva. Je faisais la vaisselle avec mon frère, nous écoutions la radio, un peu stressés. Enfin, tout le camping avait branché sa radio et se demandait si l’alunissage allait bien se passer. On était accroché à la voix du commentateur. Puis, tout le monde s’est mis à applaudir et à crier. C’était quelque chose d’incroyable ! Le lendemain, on s’est précipité pour acheter le journal et voir le drapeau américain flotter sur la Lune. Je n’imaginais pas que cela était possible. Surtout lors de la Guerre froide, où le duel États-Unis-URSS battait son plein. »

« Je m’interrogeais sur l’utilité d’un tel voyage »
- Christiane Josset, 78 ans, retraitée, Rouen

Christiane Josset, 78 ans

Christiane Josset, 78 ans

« C’était formidable. On ne pouvait pas rester indifférent face à un événement d’une telle ampleur. Ce jour-là, j’ai regardé ma télévision chez moi, à Rouen. À cette époque, j’avais des idées de mon âge, comme protéger ce qui se passe en bas plutôt qu’en haut. C’est pour cela que malgré l’importance que cette conquête de l’espace a suscité à l’époque, je me suis posé une question : pourquoi aller si loin alors qu’il y a déjà tellement à faire sur Terre ? On ne peut pas vraiment dire que j’ai attendu ça avec impatience. Je m’interrogeais avant tout sur l’utilité d’un voyage comme celui-ci. »

Propos recueillis par les rédactions de Paris-Normandie

Claudie Haigneré :

« Nous sommes toujours des explorateurs »

Claudie Haigneré est la seule astronaute française à avoir effectué un vol spatial. (Photo : Wikimedia commons)

Claudie Haigneré est la seule astronaute française à avoir effectué un vol spatial. (Photo : Wikimedia commons)

Claudie Haigneré est la seule astronaute française à avoir effectué un vol spatial. Elle estime que le Normand Thomas Pesquet a de grandes chances de marcher sur la Lune. Entretien.

Paris-Normandie : Quel souvenir avez-vous du premier pas de l’homme sur la Lune ?
Claudie Haigneré
(1) : Je suis née en 1957 avec le Spoutnik et j’avais donc 12 ans ce 20 juillet 1969. J’étais en vacances avec mes parents, et tous les campeurs étaient rassemblés devant l’unique poste de télévision. C’est un moment que j’ai vécu avec émerveillement et presque incrédulité. De plus, il y avait une communion forte de l’ensemble des spectateurs car chacun ressentait que cela le concernait en tant qu’être humain. Cela a déclenché dans ma tête d’enfant l’idée que des choses inaccessibles peuvent, à un moment, devenir réalité. C’est ce qui m’a sûrement donné l’audace plus tard de candidater à la fonction d’astronaute.

Votre plus grand souvenir d’astronaute ?
Je pense d’abord à l’aventure humaine des neuf années passées en Russie, dans une période politique très changeante. La coopération franco-russe était très forte puis cette coopération s’est ouverte. Concernant le vol, et c’est peut-être parce que je suis rhumatologue, j’ai été émerveillée de sentir mon corps en légèreté et j’ai songé aux capacités extraordinaires d’adaptation du corps humain, notamment sur le plan cognitif. Et puis il y a évidemment le regard par le hublot On est dans un état de profondeur de l’âme et de légèreté du corps qui tendent à la contemplation, si ce n’est plus…

Vous auriez rêvé de la Lune ?
On me demanderait aujourd’hui de partir à l’entraînement pour une mission lunaire, je dirais oui ! À l’époque, ces astronautes étaient mes héros. J’ai ensuite vécu la période des stations spatiales, on a beaucoup parlé de la destination mars que l’on prépare à moyen terme. Mais c’est la Lune qui est de nouveau au cœur des calendriers.

Plusieurs nations affichent aujourd’hui un nouvel objectif Lune. Y a-t-il encore un intérêt scientifique à aller sur la Lune où est-ce un moyen d’afficher sa puissance ?
L’histoire d’Apollo s’est inscrite dans une démonstration de puissance et de première mondiale. Les américains voulaient absolument y parvenir après toutes les premières soviétiques, comme le Spoutnik et Gagarine(1). Nous étions dans une compétition sur fond de guerre froide. L’objectif étant atteint, l’impulsion politique a cessé. Autant le projet Apollo était porté par le politique, autant celui de la station orbitale l’était par les scientifiques. Mais nous sommes toujours des explorateurs, et on se demande aujourd’hui quelles seront les prochaines destinations ?

« Les Chinois ont un programme magnifique »

La Lune ou Mars ?
George W. Bush a tenté de relancer un programme Lune en 2004. Puis Barack Obama , soulignant que les USA étaient déjà allés sur la Lune, a évoqué une mission habitée martienne. Et récemment, Donald Trump a annoncé un retour d’équipage sur la Lune pour 2024. J’ajoute que les Chinois ont un programme absolument magnifique. Ils ont mis plusieurs sondes sur la Lune, dont une sur la face cachée Chang’E4, ce qui est une première ! C’est un aiguillon compétitif qui relance une forme de « course à la Lune ». S’il y a vraiment une impulsion pour le projet américain, ça peut se faire dans la décennie à venir. Les partenaires classiques : ESA (Agence spatiale Européenne), Russie, Japon et Canada s’y préparent également.

L’évolution des technologies permettrait-elle de recueillir de nouvelles données ?
La Lune demeure un territoire scientifique passionnant. Les 300 kilos de roches ramenées des précédentes missions n’ont pas toutes été analysées car nous ne disposions pas de toutes les techniques à notre disposition aujourd’hui. Les missions sur la Lune ont permis de valider la théorie de l’impact géant entre la jeune Terre et la protoplanète Theia.
Les géologues et les astrophysiciens ont encore beaucoup de sujets de recherche à explorer. Des scientifiques rêvent d’installer un radiotélescope sur la face cachée de la lune, pour observer avec plus de précision le système solaire. En retournant sur la Lune, l’idée est d’y installer des bases scientifiques ; les entrepreneurs privés parlent de logistique, de tourisme et d’exploitation de ressources de Lune. On peut les envisager sous deux formats : exploiter et ramener sur Terre des ressources (terres rares, hélium 3) et apprendre à utiliser in situ les ressources de la Lune (eau glacée de pôles, régolithe) de façon à faire de l’oxygène respirable, de l’eau, du carburant et avoir des matériaux de construction.
Pour assurer l’autonomie des équipages, il faudra développer des support vie, stocker l’énergie, recycler les déchets, gérer des ressources finies et limitées , installer une parfaite économie circulaire. Des solutions innovantes dans ce milieu hostile vont nous servir à résoudre certains de nos enjeux terrestres.

« Pas assez de femmes candidates à un départ dans l'Espace »

Vous semble-il plus pertinent aujourd’hui de conquérir Mars ?
C’est une destination scientifiquement exceptionnelle. C’est une planète un peu jumelle de la planète Terre mais qui a évolué complètement différemment. Potentiellement, on peut y trouver la raison pour laquelle la vie s’est développée sur notre planète et pas là-bas. Ou peut-être y trouvera-t-on des formes primitives de vie… Mais nous irons sur Mars d’ici la fin du siècle. Les astronautes qui feront ce voyage vers Mars sont nés, mais n’ont pas encore le Bac.

L’Europe n’apparaît pas en première ligne dans ces projets ?
L’Europe se positionne dans un objectif de coopération. L’esprit n’est pas au leadership mais à la contribution au projet global sur des valeurs ajoutées. Le vaisseau Orion, développé pour rejoindre l’orbite lunaire où les américains envisagent d’installer une plateforme-portail vers l’Espace lointain est composé d’une capsule habitable et d’un module de service, essentiel à son fonctionnement et sa navigation qui a été complètement réalisé par l’industrie européenne sous maîtrise d’ouvrage de l’Agence Spatiale Européenne ESA.
Nos astronautes européens voleront vers la Lune avec nos partenaires américains et ils commencent aussi à s’entraîner en Chine. Thomas Pesquet aura peut-être la chance d’y participer. La nouvelle Génération Terre est une Génération Lune, en Europe aussi.

Vous demeurez la seule femme française à être partie dans l’espace. C’est aussi le symbole d’une absence de parité ?
À la sélection de l’Agence spatiale européenne en 2008, il n’y a pas eu plus de candidatures féminines qu’à mon époque en 1985, c’est-à-dire 10 %. Ce n’est pas un problème de discrimination à la sélection, c’est principalement un déficit de candidates. Aujourd’hui, nous sommes 572 astronautes dont 59 femmes.

Propos recueillis par Philippe Minard/ALP


(1) Claudie Haigneré a été ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles technologies puis ministre déléguée aux Affaires européennes en 2004.
(2) Youri Gagarine est le premier homme à avoir effectué un vol dans l’espace au cours de la mission Vostok en 1961.

Dossier réalisé par les rédactions de Paris-Normandie, avec ALP

Mise en page : Amandine Briand