Des données en accès libre

Les collectivités de Normandie ont-elles pris le train de l’open data ?

Illustration : AdobeStock

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Depuis le 7 octobre 2018, les collectivités ont l’obligation de publier leurs données en accès libre sur Internet. Entre manque de moyens, méconnaissance et, parfois, désintérêt, l’écart se creuse entre les grosses et les petites communes. État des lieux en Normandie.

Localiser un bus en temps réel, avoir accès aux places de parking disponibles près de chez soi, en direct... Dans certaines villes, comme Nantes ou la Rochelle, c’est déjà possible. Et cela grâce à l’ouverture des données.

En France, mi-novembre 2018, à peine plus de 7 % des collectivités ont publié au moins un jeu de données sur Internet. Le constat est sans appel : alors que l’obligation pour les communes de plus de 3 500 habitants de rendre publiques leurs données ayant un intérêt environnemental, social ou sanitaire est entrée en vigueur le 7 octobre 2018, seules 350 d’entre-elles, sur plus de 4 500, ont pris le train en marche.

« Et malgré cela, nous comptons parmi les meilleurs élèves au niveau mondial », nuance Jean-Marie Bourgogne, délégué général de l’association Open data France, à l’origine d’une grande enquête sur le sujet. S’il reconnaît que la France est dans une « bonne dynamique », ce spécialiste des questions numériques ne cache pas qu’il reste encore un long chemin à parcourir. Qualité et lisibilité des donnés diffusées, normalisation des formats, communication sur le sujet… « Nous avons encore beaucoup de travail ».

Une frise chronologique pour comprendre l'ouverture des données en France

L’open data, c’est quoi ?

Comme l’indique le gouvernement sur son site dédié à l’ouverture des données publiques, l'open data désigne « l'effort que font les institutions, notamment gouvernementales, qui partagent les données dont elles disposent ».
Ce partage doit être « gratuit, dans des formats ouverts, et permettre la réutilisation des données ».
La loi pour une République numérique du 7 octobre 2016 crée l’obligation pour les collectivités territoriales et intercommunalités de plus de 3 500 habitants (ou de plus de 50 agents) de publier sur Internet leurs bases de données, sous réserve notamment d’anonymisation et de protection de la propriété intellectuelle et du secret industriel et commercial.Certains acteurs privés sont également tenus de diffuser des données d’intérêt général, qui pourront concerner l’exploitation des services publics de l’énergie ou de l’eau, les transactions immobilières ou encore, la gestion et le recyclage des déchets.

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« Cela nous oblige à nous moderniser »

« S’il a fallu une loi et des décrets, c’est bien la preuve que cela ne pouvait pas se faire tout seul », avance Vincent Breteau, Directeur général adjoint en charge de l’aménagement au territoire à la Région Normandie. Plutôt bien positionnée par rapport aux autres régions françaises, la Normandie a déjà mis à disposition des internautes ses données sur les marchés publics (une obligation depuis le 1er octobre 2018), quelques données sur les transports, accessibles gratuitement « mais sur inscription, car nous voulons un retour d’expérience » et des informations géographiques.

« Cela nous oblige à repenser la manière dont les données sont collectées, vérifiées, redistribuées et sécurisées, constate Vincent Breteau. Mais c’est là tout l’intérêt du sujet : cela nous oblige à nous moderniser. »

Pour Jean-Marie Bourgogne, la Normandie n’a pas à rougir de sa position. Quatre des cinq départements normands font de l’open data. Seule l’Orne est totalement absente des référentiels de l’association Open Data France. Dix intercommunalités et huit communes normandes sont par ailleurs classées parmi les « territoires engagés » recensés par l’association.

CARTE. Votre ville est-elle engagée dans une démarche d’Open data ?

Parmi eux, la Ville du Havre et la Codah font figure de bon élève, tout comme le Pôle métropolitain de l’Estuaire, Petit-Couronne, Caux Vallée de Seine et Caux Estuaire, la communauté d’agglomération de Fécamp, la communauté de communes Coeur Côte Fleurie, la communauté d’agglomération Mont-Saint-Michel-Normandie ou encore Louviers, Petit-Caux, Lisieux, Saint-Lô et Caen.

« C’est assez révélateur de la situation à l’échelle du territoire, remarque Jean-Marie Bourgogne. Les grosses intercommunalités sont mobilisées et les petites communes sont absentes, ou presque. »

Les petites communes à la traîne

Un constat partagé par Valéry Beuriot, maire de Brionne, commune d’à peine plus de 4 300 âmes, au coeur du département de l’Eure. « Pour une collectivité comme la mienne, qui a tellement de sujets autrement opérationnels à traiter, l’open data n’est pas une priorité », tranche-t-il.

Plus qu’une question de philosophie - « sur le fond, je suis pour », ce sont avant tous les moyens humains, techniques et financiers qui font défaut aux petites communes : « C’est vraiment une gageure pour nous. L’échéance est là, il faut que l’on s’y mette mais il faut nous laisser du temps et nous donner des moyens. »Préoccupé avant tout par la baisse des dotations de l’État et l’apparition de charges nouvelles, Valéry Beuriot s’inquiète de la mise en oeuvre d’une telle mesure, qui va demander « toujours plus de polyvalence » pour les agents et nécessiter, selon lui, une à deux années de mise en place et 50 000 euros de mise en oeuvre.

De son côté, l’association Open Data France estime à 10 à 30 000 euros par an les coûts qu’il est nécessaire d’engager pour héberger les données, « surtout si c’est fait maison mais il existe aussi des solutions gratuites ». Quant aux moyens humains, il « faut compter une personne à temps plein à l’échelle d’une Métropole, deux à trois ETP (équivalent temps plein) pour une commune de 200 000 habitants et 0,5 ETP pour une petite commune. Ce ne sont pas des contraintes humaines colossales, d’autant que l’on fait des économies par ailleurs. »

Pour les petites communes, l'open data ressemble parfois à un nœud bien difficile à démêler. (photo : Boris Maslard)

Pour les petites communes, l'open data ressemble parfois à un nœud bien difficile à démêler. (photo : Boris Maslard)

En Normandie, les collectivités les plus avancées sur la question semblent quant à elles avoir trouvé une organisation leur permettant d’avancer. C’est le cas au Havre où la Codah a déjà mis en ligne 137 jeux de données sur son site data.agglo-lehavre.fr, lancé en juin 2016.

« Tout est automatisé. Les agents font des saisies pour des besoins de gestion et toutes les nuits, les données sont automatiquement mises sur notre base, après avoir été anonymisées et sécurisées », indique Anthony Guérout.

Au départ, la liste des informations « libérables » a été dressée par les élus. Entre collecte d’informations et développement, il a fallu trois mois aux équipes pour mener à bien le projet. Aujourd’hui, le nombre de jeux de données disponible grossit régulièrement et plusieurs personnes travaillent quotidiennement sur le sujet : « Nous ne voulions pas mettre quelqu’un à temps plein sur la gestion de données. C’est donc un travail inter-services qui s’organise et pour lequel il faut beaucoup de pédagogie et de sensibilisation. »

Qui fait de l’open data en Normandie ?

L’une des difficultés pour les citoyens face à l’open data reste tout simplement de s’y retrouver. Qui publie quoi et où ?

Voici un petit aperçu en Normandie :
Pôle métropolitain de l’estuaire de la Seine : 300 jeux de données, libérés par 15 partenaires du territoire.
Ville et agglomération du Havre : 137 jeux de données.
Le Grand port maritime de Rouen : 3 jeux de données.
GéoNormandie, la plateforme normande d’échange de données géographiques.
Dans le Calvados, Fleury-sur-Orne a sa propre plateforme avec 28 jeux de données.
Le Département de la Manche : 92 jeux de données

Sur data.gouv.fr, des données normandes sont également accessibles gratuitement. Louviers y publie ainsi trois jeux de données ; Petit-Couronne, 5 ; Saint-Adresse, 1 ; Lisieux, 1.

L’open data intéresse-t-il vraiment les gens ?

En septembre 2018, « nous en étions à 4 782 téléchargements, contre seulement 300 au lancement du site », se félicite Anthony Guérout. Parmi les données les plus téléchargées, tout ce qui concerne les bâtiments, les adresses, les accès pour les personnes à mobilité réduite, les bacs à verglas…

Mais qui télécharge ces donnés ? « Nous nous sommes notamment fait connaître auprès des étudiants mais également des familles dont les enfants sont à l’école et nous participons à de nombreux hackathons, pendant lesquels nos données sont utilisées », énumère Anthony Guérout.

Un public plutôt académique, donc. Et c’est là que le bât blesse. Qui s’intéresse vraiment aux données publiques ? Les citoyens sont-ils sensibles au sujet ? Sont-ils suffisamment informés ? « Je pense que les citoyens ne s’y intéressent pas, tranche Jean-Marie Bourgogne. Le besoin d’information est là mais la démarche de consulter les données n’est pas faite. »

Et quand bien même les citoyens seraient-ils intéressés, encore faut-il trouver les données, éparpillées la plupart du temps sur différents sites, pas forcément accessibles et rarement lisibles ou faciles à prendre en main. « Pour bien faire, il faudrait tout publier au même endroit, en respectant des standards et des formats spécifiques », poursuit Jean-Marie Bourgogne.

Curieuse de savoir ce que les citoyens en pensent, la rédaction de Paris-Normandie est allée à la rencontre de Rouennais. La question est simple : « L’open data, vous connaissez ? » Et le résultat est clair...

VIDÉO. L’open data, ça vous parle ? Nous avons posé la question aux Rouennais :

Des données, oui, mais animées

Pour l’association Open Data France, les données manquent d’accessibilité et de lisibilité. « La loi oblige à publier les données mais pas à les animer. Or il faut de la communication et de la pédagogie pour intéresser les gens. »

« Qui va télécharger des tableaux en .csv ? La plupart des données sont inutilisables pour un citoyen lambda », acquiesce Marie-Ève Lopez-Velasco, chef de projet multimédia auprès de la direction de communication de la ville et de l’agglomération d’Évreux.

Encore en pleine mise en application de la loi, Évreux compte mettre à disposition de ses citoyens, d’ici le mois de février 2019, les délibérations et archives historiques, les informations dites SIG (système d’information géographique) et des cartographies.  « Mais nous voulons quelque chose de simple. Pas de l’open data illisible pour les citoyens. »

Même constat du côté du Grand port maritime de Rouen. Bien qu’engagé dans une démarche d’ouverture des données et animé par le  Pôle métropolitain de l’Estuaire (le site data.estuairedelaseine.fr rassemble plus de 300 jeux de données libérés par 15 partenaires du territoire), l’établissement public a encore beaucoup de travail.

« Clairement, aujourd’hui, on n’y est pas, constate Céline Le Hir, responsable SIG. On est encore dans une phase bêta de la chose. » Seules trois données géographiques sont accessibles sur un portail dédié. « Mais le site est un peu caché, regrette Céline Le Hir et beaucoup d’autres données que nous possédons déjà ne sont tout simplement pas mises en valeur et pas estampillées open data. »

Sans compter que sur ce secteur économique très concurrentiel qu’est l’activité portuaire, la philosophie même d’ouvrir des données reste une question délicate. « Il faut une réflexion globale en interne, et une vraie prise de conscience. Nous n’en sommes aujourd’hui qu’aux balbutiements », conclut la responsable SIG.

« Si on ne s’en occupe pas, d’autres le feront…»

Sur le territoire normand, en dehors du département de l’Orne complètement absent des radars de l’association Open Data France, une métropole brille par son absence. « Je ne vois ni la Métropole, ni la Ville de Rouen dans mon référentiel », souligne ainsi Jean-Marie Bourgogne.

Cela ne signifie pas qu’aucune donnée n’est accessible. « Depuis une dizaine d’années, nous indique-t-on ainsi du côté de la Métropole, le plan cadastral mis à jour annuellement, par communes, aux formats standards, est mis à disposition sur internet. »

« La Métropole Rouen Normandie souhaite accompagner fortement ce mouvement vecteur d’ouverture, de transparence, de qualité du service rendu, de croissance économique et de développement de son territoire », poursuit la collectivité, qui ajoute avoir intégré « une démarche globale autour des questions de stratégie numérique dans son plan de développement du système d’information établi pour les trois prochaines années. »

Comme la Région, la Métropole reconnaît n’avoir « aucun idée du coût que cela représente à ce stade », mais affirme sa volonté d’avancer sur le sujet et d’ « affecter une personne au pilotage de la démarche, en lien étroit avec la Direction des Systèmes Informatiques ».

Toujours est-il qu’à l’échelle de la Ville de Rouen, de la Métropole ou même du Département, il est difficile d’accéder à un jeu de données. En recherchant « open data Rouen » sur Google, nous voilà renvoyés vers data.gouv.fr ou vers opendata-27-76.fr, présenté comme le « portail des partenaires hauts-normands » et non actualisé depuis… 2015.

L’enjeu est pourtant de taille pour les acteurs publics. « Si on ne s’en occupe pas, d’autres le feront et même très bien, avertit Jean-Marie Bourgogne. Google, Waze, Facebook… les géants n’ont pas attendu pour s’approprier les données. Or, leurs algorithmes ne prennent pas du tout en compte les intérêts des collectivités. Aux acteurs publics de ne pas laisser le champ libre aux acteurs privés. »

La Normandie en accès libre, c’est pour quand ?

De grandes collectivités plutôt en avance, des établissements publics et des petites communes un peu dépassés par le sujet, des citoyens peu informés et relativement insensibles au sujet… l’open data a-t-il de l’avenir ?

En Normandie, on veut y croire. « Les requêtes augmentent très fortement, constate Vincent Breteau. On souhaite vraiment se lancer dans une démarche d’ouverture des données ». Un nouveau poste a d’ailleurs été créé à la Région avec l’arrivée, en septembre 2018, d’un chargé de mission open data.

La Région travaille par ailleurs au lancement d’un datalab, en réponse à un appel à manifestation d’intérêt lancé par l’État autour de l’ouverture des données : « Il s’agit d’un écosystème de la donnée, destiné à créer, à l’échelle de la Normandie, une plateforme d’échange de données et de compétences sur les données. C’est le rôle de la Région d’être moteur vis-à-vis des collectivités et des entreprises. »

Autre projet dans les cartons : l’ouverture d’un deuxième data center régional, pour répondre au besoin croissant d’hébergement des entreprises et des acteurs publics.

«  Le numérique, la donnée, c’est le principal moteur de la compétitivité des territoires de demain », conclut Vincent Breteau, par ailleurs bien conscient du sujet financier, « tout cela étant globalement onéreux ».

Il n’y a plus qu’à, donc ? Tandis qu’au Havre, on travaille sur la datavisualisation en pensant déjà à préparer le prochain hackathon, Valéry Beuriot, le maire de Brionne, regarde quant à lui « des agents partir à la retraite, sans pouvoir les remplacer ». Une question de priorités.

Amandine Briand

Paris-Normandie