Le jour où Rouen s'est réveillée sous un panache de fumée

Le 26 septembre 2019, à 2 h 40, un gigantesque incendie se déclare au sein de l'usine chimique Lubrizol, à Rouen. Retour sur cette interminable journée.

Une usine dangereuse qui s'embrase et Rouen est plongée dans la panique. Jeudi 26 septembre 2019, un violent incendie ravage l'usine chimique Lubrizol, site classé Seveso « seuil haut » qui produit des additifs pour huiles de moteur. Une quinzaine de témoins ont accepté de revivre cette journée, pendant laquelle la peur aura cédé la place à l'incompréhension. Ou comment une importante catastrophe industrielle a-t-elle pu se produire si près du centre-ville...

2 H 42

Blas, 35 ans, agent de sécurité, habite près de la préfecture de Rouen :

« Une amie me prévient par texto qu’il y a un incendie. Je viens de rentrer chez moi car je suis agent de sécurité et je travaille jusqu’à 1 h du matin. Tout de suite je lui demande qu’elle m’envoie des photos pour mesurer l’ampleur de l’incendie. Quand je les vois, étant également photographe, je me dis : "Je dois y aller". C’est un événement majeur, très grave. Je sais que le site de Lubrizol est classé Seveso seuil haut. En tant qu’agent de sécurité, on a des formations sur ce genre de risques. »

2 H 49

Le centre d'information et de commandement de la police (CIC) de Rouen est sollicité. Ce sont des salariés du site qui donnent l'alerte. On ne parle alors que d'un simple incendie. Deux équipages de trois personnes chacun (Bac et Police Secours) arrivent sur place en premier. Les pompiers arrivent dans les minutes qui suivent.

Un périmètre de sécurité est rapidement établi et le dispositif monte en puissance. Au total, il concerne 1 349 mètres autour de l’usine. 40 points de sécurité sont mis en place pour barrer la rue et des renforts sont rapidement demandés au Havre. Avant l’annonce des mesures de confinement, 80 fonctionnaires sont déployés sur place. Entre temps, les appels ont explosé au centre d’appel.

Dès le début de l'incendie, un important nuage de fumée se dégage du site Lubrizol.

Dès le début de l'incendie, un important nuage de fumée se dégage du site Lubrizol.

3 H

Hadrien, 21 ans, étudiant de Rouen, habite dans le centre-ville, rue Cauchoise :

« J'entends un gros boum sourd. Je n’y prête pas attention, je suis en train de somnoler. »

3 H 15

Baptiste Laureau, rédacteur en chef adjoint, responsable des faits divers à Paris-Normandie :

« Deux contacts m’appellent et m’indiquent qu’il y a un incendie majeur à Rouen. À ce moment-là, je ne sais pas encore qu’il s’agit de l’usine Lubrizol. Je reçois un autre appel où l’on me dit que l’incendie en cours concerne l’usine Lubrizol classée Seveso. Je fais quelques vérifications pour me faire confirmer l’information. Dans le même temps, je regarde à ma fenêtre et je vois l’incendie. »

3 H 20

Blas, agent de sécurité :

« J’arrive sur les lieux de l’incendie. Je suis à la fois choqué et impressionné. Il y a des flammes immenses et une épaisse fumée qui s’échappe de l’usine. Il est difficile de respirer. J’ai mal aux yeux et le nez qui pique. Il n’y a pas encore de barrages de police, j’arrive à m’approcher près des lieux. Des pompiers sont déjà présents à l’intérieur. Je sors mon appareil photo et réalise plusieurs clichés et des vidéos en live sur les réseaux sociaux, pour immortaliser ce moment tragique. Je préviens quelques collègues. Je reste plusieurs heures sur place. Je me sens un peu en danger mais j’ai mis de côté ma sécurité pour rapporter des images. »

3 H 30

Baptiste Laureau, rédacteur en chef adjoint à Paris-Normandie :

« J’alerte une journaliste du service faits divers, une photographe, le service vidéo, le service web et mon rédacteur en chef. Trois d’entre eux (faits divers, photo et vidéo), dont je salue la réactivité, vont directement sur le terrain. »

3 H 45

Baptiste Laureau :

« J’appelle la chargée de communication de la préfecture, que je réveille et à qui j’apprends ce qui se passe. Elle m'oriente vers l’astreinte de permanence de la communication. Après, j'appelle la préfecture directement et on m’oriente vers la permanence. Entre temps, j’échange plusieurs textos avec nos équipes sur place. Des photos arrivent et les informations se confirment. »

3 H 50

Baptiste Laureau :

« J’ouvre un article pour le publier sur le site web de Paris-Normandie. J’envoie les premiers tweets avec photos sur les réseaux sociaux. Entre deux, la préfecture me rappelle. »

« Pendant 10-15 minutes, je vis un moment de terreur, j’ai vraiment peur. »
Thomas, reponsable en communication

4 H 30

Alexandra, 25 ans, assistante commerciale, habite en face de l’usine à Petit-Quevilly :

« Mon fils de dix mois est réveillé par les explosions. On pense dans un premier temps, avec mon mari, que c’est un orage mais on voit que ça brûle par la fenêtre. On essaye de se recoucher mais les murs de la maison tremblent. »

5 H 15

Thomas, 25 ans, responsable en communication, habite près de la préfecture de Rouen :

 « Je suis réveillé par ma compagne journaliste qui est au téléphone. Je tente de me rendormir mais j’entends une première explosion. C’est un électrochoc. Je me lève d’un coup comme un robot. Je regarde par la fenêtre et vois un ciel orange. Tout de suite, je pense à un attentat. Ma copine doit se rendre à sa rédaction, elle me dit qu’il y a un incendie grave. Les explosions font vibrer les murs, je les ressens. Pendant 10-15 minutes, je vis un moment de terreur, j’ai vraiment peur. Je vais voir sur Internet où se situe Lubrizol. Est ce qu’on doit partir ou pas ? Je me pose la question. Un panache de fumée traverse la ville tel un cylindre noir, c’est impressionnant. »

5 H 30

Yvon Robert, le maire de Rouen, est prévenu de l'incendie par téléphone, par l'astreinte de la Ville. Sa première pensée est « de s’assurer qu’il n’y ait pas de victime, ni de blessé ».

« Dans les premiers instants, on pense avant tout au travail remarquable des pompiers qui font face à un incendie hors du commun. Vient ensuite l’inquiétude, s’assurer que la population soit en sécurité. La tristesse enfin face à une catastrophe qui aura inévitablement des conséquences pour le territoire et ses habitants. »

Thierry Rabiller, directeur de la rédaction de Paris-Normandie :

« Je suis réveillé par les explosions. Je monte au troisième étage et je vois le brasier. J’enlève le mode avion de mon téléphone et je reçois toutes les alertes. Je grimpe au panorama de Mont-Saint-Aignan où se trouvent environ 200 à 300 personnes. Les voitures sont garées partout et les gens regardent ce qui se passe. J’ai de nombreux échanges par téléphone, mail et textos. »

Plusieurs habitants sont réveillés par les explosions lors de l'incendie. (Photo : Paris-Normandie)

Plusieurs habitants sont réveillés par les explosions lors de l'incendie. (Photo : Paris-Normandie)

Alexandra, assistante commerciale :

« Les flammes montent à une hauteur impressionnante, ça se propage aux alentours. On prend les affaires de mon fils et on décide de partir chez mes parents. On est encore en pyjama. »

Blas, agent de sécurité :

« Je quitte les lieux, ça devient dangereux. Je vois les pompiers qui reculent. Ça ne sert a rien de rester plus longtemps. Je rentre chez moi et réalise ce qu’il se passe. C’est assez effrayant. »

5 h 44

La préfecture de la Seine-Maritime envoie un premier communiqué de presse :

« Un incendie s'est déclaré aux alentours de 2 h 40 au sein de l'entreprise Lubrizol, quai de France, à Rouen.
Un important panache de fumé se dégage.
Cette entreprise est classée Seveso seuil haut. Elle produit, notamment des additifs pour l'huile.
Il n'y a pas, à l'heure actuelle, de victime.
Environ 130 sapeurs-pompiers sont déployés sur site.
Le préfet de la Seine-Maritime a déclenché le plan particulier d'intervention (PPI) et a ouvert un centre opérationnel départemental en préfecture où l'ensemble des services de l’État sont regroupés pour gérer l'événement.
Par souci de précaution, il a été décidé, un confinement de la population dans un périmètre de 500 mètres autour de l'entreprise.
Un réseau de mesures et de prélèvements est en cours.
Le pont Flaubert, les rues et routes dans ce périmètre sont interdites à toute circulation. »

« Quand Chirac meurt, plus personne ne parle de nous. »
Alexandra, assistante commerciale

5 H 45

Alexandra, assistante commerciale :

« On part. On aperçoit un camion de pompiers. On traverse Rouen en voiture au plus vite. On sent déjà une forte odeur dans la ville. On se confine chez mes parents. On allume la télé on regarde BFM mais quand Chirac meurt, plus personne ne parle de nous. »

Manon, 21 ans, étudiante, habite quasiment devant l’usine :

« Je dors quand j’entends une explosion. C’est plus violent qu’un orage. Je regarde par la fenêtre de la salle de bains, il y a un panache de fumée. Sur le coup, je ne comprends pas. C’est idiot mais je pense tout de suite à mes chats. J’ai peur. Je vois ma mère en panique. On ne sait pas quoi faire. »

6 H

Manon, étudiante :

« J’appelle la mairie. Personne ne répond. On pense à partir mais quand j’appelle la police, elle nous dit de rester confinées. On place des draps humides aux portes du garage. On ferme tout. On attend. »

Sandie, 40 ans, infirmière libérale, habite à Saint-Etienne-du-Rouvray :

« Je me lève et regarde par la fenêtre, je vois des flammes au loin. J’allume la télé pour mettre les infos. Sur Facebook, je vois la vidéo d’un ancien collègue ambulancier, c’est comme cela que j’apprends qu’il s’agit d’un incendie à Lubrizol. J’avertis de suite ma colocataire, infirmière libérale comme moi, et mon compagnon. Nous devions déposer notre fille de deux ans chez sa nourrice qui habite à 600 mètres de l’usine. Je dis à mon compagnon : " Vous ne sortez pas et vous fermez les fenêtres ". »

6 H 03

Baptiste Laureau, rédacteur en chef adjoint à Paris-Normandie :

« Première audio-conférence de la préfecture. En 10-15 minutes, le préfet donne des éléments et répète ce qui a été indiqué dans le premier communiqué de presse. Il y a de nombreux journalistes connectés. »

6 H 15

Emma, 37 ans, vendeuse, habite à Canteleu, face à l’usine :

« Mon mari me réveille et m’alerte qu’un incendie est en cours. C’est le choc lorsque j’apprends qu’il s’agit de l’usine Lubrizol. Je pense de suite aux fuites de gaz et au précédent de 2013. »

6 H 30

Baptiste Laureau, rédacteur en chef adjoint à Paris-Normandie :

« Le web reprend la main sur la gestion du site internet et des réseaux sociaux. Le premier article est envoyé en alerte. Les journalistes sur le terrain continuent de nous alimenter en informations. »

Faty, 27 ans, hôtesse d’accueil, habite dans le quartier Saint-Sever :

« J’ai l’habitude de dormir la fenêtre ouverte. Cette nuit-là, je n'entends rien. Je me lève pour aller travailler comme d’habitude, avec toutefois, un léger mal de gorge. Je sors et je me rends à mon travail en trottinette. Pendant le trajet, je sens une odeur bizarre mais je ne remarque pas le nuage de fumée. »

Sandie, infirmière :

« Je pars travailler plus tôt que d’habitude. Je dois rendre visite à mes patients. La plupart sont des personnes âgées, fragiles et isolées. Je débute ma tournée par ceux habitant proche de l’usine à Petit-Quevilly. Certains ne regardent pas les infos et ne vont pas sur Internet. C’est moi qui les informe de l'incendie en cours. Le plus urgent est de vérifier s’ils ont bien assez d’oxygène en stock et de leur dire de rester chez eux et de suivre les infos. Les personnes auxquelles j’apprends la nouvelle sont surprises, sous le choc. »

« J’entends les sirènes retentir, ça fait froid dans le dos. »
Hadrien, étudiant

6 H 45

Baptiste Laureau, rédacteur en chef adjoint à Paris-Normandie :

« Sur le site de Paris-Normandie, un direct est lancé pour suivre les dernières informations en temps réel. Il sera alimenté toute la journée. »

7 H

La préfecture de la Seine-Maritime tient une deuxième audio-conférence, qui dure une vingtaine de minutes. Le préfet, Pierre-André Durand, fait le point sur la situation, accompagné du colonel Jean-Yves Lagalle, directeur du Service départemental d'incendie et de secours.

Écoutez l'intégralité de cette conférence ci-dessous

Hadrien, étudiant :

« Je me réveille. Je vois plusieurs appels manqués sur mon téléphone. Mon père me rappelle, il me prévient de ne pas rester sous le nuage de fumée. En plus, il travaillait dans le secteur nucléaire, il connaît les risques de ce type d’incendie. Je suis inquiet, je pense à l’usine AZF à Toulouse qui avait explosé à la même époque (21 septembre 2001). J’ouvre le Velux et je vois un énorme incendie avec un impressionnant panache de fumée noire. J’ai pris de suite mes affaires et un parapluie car je me suis dit qu’il n’allait pas pleuvoir que de l’eau claire. En 2013, après la fuite de Mercaptan à Lubrizol, ma soeur s’était sentie mal et avait eu des symptômes. Je prends le métro et regagne la rive gauche. Je m’arrête à la station 8 mai. J’entends les sirènes retentir, ça fait froid dans le dos. »

Emma, vendeuse :

« Je suis dans l’angoisse tandis que mon mari part travailler. 30 minutes après, je l’appelle pour lui dire de rentrer. Il me dit qu’il est dans le noir au milieu du nuage et m’envoie une photo. Il fait demi tour. Les routes sont bouchées, il met 20 minutes pour faire trois kilomètres. »

Thomas, responsable en communication :

« Je pars travailler à Elbeuf. Sur la route, je suis quasiment seul, c’est étrange. Toute la journée, j’y pense, je ressasse. »

7 H 09

Lors de son audio-conférence, la préfecture de la Seine-Maritime indique qu' « une alarme sirène va être actionnée pour inciter les concitoyens à se tenir informés tout au long de la journée sur l'évolution de la situation et sur la conduite à tenir. Ce déclenchement n'a pas pour objet d'aller vers des évacuations ou d'inquiéter mais il vise à sensibiliser les citoyens ».

7 H 20

Faty, hôtesse d'accueil :

« J’arrive devant le bâtiment où je travaille (situé pas loin de la place Saint-Marc). Mon badge ne fonctionne pas. J’appelle ma responsable. C’est la première qui me parle de l’incendie de Lubrizol. À ce moment précis, je ne mesure pas encore de la gravité de l’événement. »

8 H

À Rouen, les sirènes retentissent.

Sandie, infirmière :

« Je reçois un appel automatique de la Ville, me disant de ne pas sortir de chez moi. »

Manon, étudiante :

« J’entends les sirènes. Heureusement qu’elles n’ont pas retenti dès 5 heures. Cela aurait créé plus de panique. Quand je vois l’ampleur de l’incendie, j’envoie un message à mes amis pour leur dire que je ne viendrai pas en cours. De toute façon, je reçois un message du secrétariat me disant que la fac sera fermée. »

8 H 15

Thierry Rabiller, directeur de la rédaction de Paris-Normandie :

« Nous tenons une réunion de crise à l’agence Paris-Normandie de Grand-Pont après avoir appris que le Hangar 107, où se situe notre siège, est inaccessible, car se situant dans le périmètre de confinement. Lors de cette réunion de rédaction, nous cassons notre chemin de fer et décidons de faire de l’incendie l’événement du jour. » 

Le lendemain, une édition spéciale de huit pages paraîtra dans le journal, qui consacrera également sa Une à l'événement. Tout au long de la journée, une couverture en direct est assurée sur le site paris-normandie.fr et sur les réseaux sociaux.

Au plus fort de l'incendie, 240 sapeurs-pompiers seront mobilisés. (Photo : Sdis 76)

Au plus fort de l'incendie, 240 sapeurs-pompiers seront mobilisés. (Photo : Sdis 76)

8 H 30

La préfecture tient une nouvelle audio-conférence.

Manon, étudiante :

« J’écoute France Bleu. À la télé, sur BFM, ils disent que des personnes ont été évacuées. J’appelle mon voisin, lui n’a pas été concerné. Mon compagnon se renseigne auprès du numéro d’urgence de la préfecture qui lui dément cette information. On sait que l’usine est dangereuse. Justement, avec mon copain, on en parlait une semaine avant l’incendie. On se disait que s’il y avait un problème à Lubrizol, on serait les premiers touchés. »

Emma, vendeuse :

« Nous hésitons à partir pour aller chez mes parents mais il faudrait traverser ce nuage noir. J’oublie cette idée. Nous voyons toujours les flammes au loin et cette fumée de plus en plus dense qui parfois tombe sur le pont Flaubert et le fait complètement disparaître. »

Blas, agent de sécurité :

« Apparemment, les sirènes ont retenti mais je ne les ai pas entendues. » 

9 H

Après un premier échange entre le maire de Rouen, Yvon Robert et le Directeur de cabinet du Préfet, une réunion de crise interne à la Ville est organisée. La décision est prise de fermer pour la journée les équipements sportifs, bibliothèques, écoles, crèches, parcs et jardins, etc... par principe de précaution.

Tout au long de la journée, les annonces de fermetures et d'annulations s'enchaînent, notamment sur les quais de Rouen (restaurants, scène de musiques actuelles 106, locaux de France 3 Normandie, Panorama XXL) mais également dans le centre-ville (Historial Jeanne d'Arc, office de tourisme) et du côté des transports en commun (métro de Rouen, transports scolaires)...

Hadrien, étudiant :

« Je reçois un sms de l’université de Mont-Saint-Aignan m’avertissant que l'établissement est fermé jusqu’à nouvel ordre. C’est une procédure mise en place depuis les attentats de 2015. De toute façon, j’avais décidé de ne pas me rendre à la fac. »

De nombreux habitants ont immortalisé l'incendie de Lubrizol. (Photo : Stéphanie Péron)

De nombreux habitants ont immortalisé l'incendie de Lubrizol. (Photo : Stéphanie Péron)

9 H 30

Yvon Robert, le maire de Rouen, est averti par la préfecture de la venue du ministre de l'Intérieur Christophe Castaner.

Blas, agent de sécurité :

« Je monte sur la colline Sainte-Catherine, au niveau du panorama. La fumée recouvre toute la ville. Je prends de nouvelles photos. J’ai un goût d’huile de moteur dans la bouche qui ne part pas. Puis je rentre de nouveau chez moi. Je passe la journée à regarder les infos et les réseaux sociaux. Je ne dors pas. »

10 H

Manon, étudiante :

« J’aperçois des policiers au bout de notre rue, avec des masques. On décide de rouvrir les volets, c’est stressant de rester dans le noir. On ne bouge pas de la journée. Par chance, le panache de fumée ne part pas dans notre direction, l’odeur n’est pas très présente mais quand ça sent, j’ai mal à la tête. La police bloquera notre rue jusqu’à 16 heures. Depuis l’incendie, quand je suis sur le pont Flaubert, je regarde l’usine plus qu’avant. »

Baptiste Laureau, rédacteur en chef adjoint à Paris-Normandie :

« Une première conférence physique est donnée à la préfecture de la Seine-Maritime. Je suis présent, ainsi qu’une journaliste du service faits divers et deux journalistes du service web. Ces derniers resteront à la préfecture toute la journée pour travailler en direct. Lors de cette conférence, nous apprenons la venue de Christophe Castaner. À ce moment-là, aucun média n'est au courant. »

Le préfet Pierre-André Durand et le colonel Jean-Yves Lagalle donnent une conférence de presse, jeudi 26 septembre 2019 à 10 h. (Photo : Jérémy Chatet)

Le préfet Pierre-André Durand et le colonel Jean-Yves Lagalle donnent une conférence de presse, jeudi 26 septembre 2019 à 10 h. (Photo : Jérémy Chatet)

Lors de cette première conférence à la préfecture de la Seine-Maritime, le préfet Pierre-André Durand et le colonel Jean-Yves Lagalle, directeur du Service départemental d'incendie et de secours (Sdis) sont présents. Ce dernier évoque les premiers éléments d'information sur l'incendie :

« On est confronté à un immense feu de produits inflammables. Les produits stockés se sont écoulés et on se retrouve au sol avec une quantité de produits qui continuent de brûler. Les pompiers sont au milieu. Ils ont été confrontés à plusieurs explosions et ont dû reculer dans un premier temps. Actuellement, nous laissons brûler ce qui brûle et nous nous concentrons sur les installations qui peuvent être sauvées. À l'intérieur de l'entreprise, des installations sensibles doivent en effet être protégées.

Par ailleurs, nous faisons le tour du feu pour le fixer et éviter sa propagation. Nous aurons encore des dégagements de fumée pendant un certain temps et c'est là qu'il faudra refaire des mesures atmosphériques. Un véhicule spécialisé "risques chimiques détection" va arriver de Paris et pourra faire les prélèvements avant midi. C'est un feu hors normes qui nécessite énormément de moyens et présente beaucoup de risques pour les intervenants. Priorité à la maîtrise du feu. »

« Les deux à trois heures à venir sont décisives, estime pour sa part le préfet. Si des élèves sont actuellement dans les établissements scolaires, il leur est conseillé de rester à l'abri ».

10 H 30

Faty, hôtesse d'accueil :

« Je commence à me sentir mal. Je suis prise d’étourdissements. Un employé de la Directte ( entreprise installée dans le bâtiment où travaille Faty, N.D.L.R) me donne un masque. Comme je ne finis pas trop tard le travail, je me dis que je vais rester jusqu’au bout. Toute la journée, je suis connectée sur les réseaux sociaux pour connaître l’évolution de la situation. On m’ajoute au collectif Lubrizol sur Facebook. »

11 h 30

Une cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP) est déclenchée à la demande de la préfecture et du SAMU. Une permanence est mise en place afin que toutes les personnes en état de choc psychologique concernées par cet événement puissent bénéficier sans délai d’un soutien psychologique. Un espace d’attente et d’accueil est organisé au centre socio-culturel du Centre hospitalier du Rouvray.

11 H 45

Christophe Castaner arrive à Rouen, sur le site de Lubrizol. Il salue les sapeurs-pompiers avant de s'adresser à la presse. Son discours se veut rassurant : « L'incendie est maîtrisé, il faudra plusieurs jours pour en venir à bout [...] Le panache de fumée mesure 22 kilomètres de long et six kilomètresde large [...] Selon les premières analyses, il n'y a pas de dangerosité particulière. »

Anthony Quindroit, journaliste à Paris-Normandie :

« Juste avant l'arrivée de Christophe Castaner, je longe le site de Lubrizol. J'en profite pour faire une vidéo en direct sur Twitter. C'est là que je mesure l'étendue des dégâts. Je vois des pompiers avec des masques, d'autres qui prennent une pause. Puis j'arrive au niveau du Hangar 130 où doit arriver le ministre de l'Intérieur. Il y a tous les médias nationaux. On attend, un peu en mode mêlée de rugby, à celui qui sera le mieux positionné pour avoir les meilleures images.

À ce moment-là, on apprend le décès de Jacques Chirac. On se dit, entre confrères, que l'on va poser une question sur cette actualité à Christophe Castaner. On a senti que Lubrizol allait passer au second plan pour les médias nationaux. Face à la presse, Christophe Castaner est sur une ligne rassurante, il ne fait que redire ce que l'on sait déjà. Il est venu aussi féliciter le travail des pompiers. À la fin de son point presse, les médias repartent dans la foulée. »

« Quand on vous dit que c’est Lubrizol qui brûle, vous ne retournez pas tout de suite chez vous. »
Alexandra, assistante commerciale

12 H

Une nouvelle conférence de presse est donnée à la préfecture de la Seine-Maritime, toujours en présence du préfet Pierre-André Durand et du colonel Jean-Yves Lagalle, directeur du Service départemental d'incendie et de secours (Sdis).

La priorité des services de secours est « de protéger les produits dangereux qui se trouvent encore dans l'usine en feu, afin d'éviter un sur-accident », déclare Jean-Yves Lagalle.

« L'odeur qui se répand dans l'agglomération est liée aux fumées d'incendies, aux hydrocarbures et aux additifs chimiques d'huile. Il ne s'agit pas de mercaptan, comme cela a été le cas en 2013 », affirme le préfet.

Alexandra, assistante commerciale :

« La fumée ne diminue pas. Tant que l’incendie n’est pas maîtrisé, on décide de rester chez mes parents. Quand on vous dit que c’est Lubrizol qui brûle, vous ne retournez pas tout de suite chez vous. »

Emma, vendeuse :

« La télé ne diffuse plus d’infos sur Lubrizol. Le seul moyen d’en avoir, c’est sur Facebook. »

Tandis que les chaînes de télévision nationales consacrent leurs éditions à la mort de Jacques Chirac, les médias locaux poursuivent leur couverture de l'incendie de l'usine Lubrizol. Depuis les premières heures de la matinée, la radio France Bleu assure une édition spéciale et informe ses auditeurs en direct.
Sur internet, Paris-Normandie, 76actu et Tendance Ouest suivent les événements en direct également.
Enfin, France 3 Normandie consacre ses journaux télévisés à l'événement.

13 H

Alexandra, assistante commerciale :

« Mon mari repasse par chez nous avant d’aller travailler. Je reste chez mes parents avec mon enfant. Quand on achète là-bas, on ne pense pas aux usines dangereuses qui sont proches... Le 3 septembre, j’avais fait un courrier à la mairie de Petit-Quevilly pour leur signaler des problèmes d’odeurs similaires à celles senties pendant l’incendie. La mairie m’avait répondu qu’ils ne savaient pas trop d’où ça venait et qu’ils reviendraient vers moi. Ils ne l’ont jamais fait. On voulait déjà déménager mais l’incendie a accéléré les choses. On cherche un terrain pour faire construire une maison à la campagne. »

Sandie, infirmière :

« Je rentre chez moi pour déjeuner, ce que je ne fais pas d’habitude. Cela me permet de souffler et de voir ma famille. Puis je reprends ma tournée. C’est vraiment l’incertitude toute la journée. On est en première ligne en tant que personnel de santé et on ne reçoit aucune consigne. C’est déplorable. Je fais tout de ma propre initiative. Sur le coup, je pense à mes patients, je ne me rends pas compte des effets de la fumée, je ne porte pas de masque. J’ai une vision d’apocalypse. C’est la première fois que je vis une situation comme celle là. Je ne me souviens pas, en 20 ans, avoir entendu les sirènes comme aujourd’hui à Rouen. »

L'entreprise Lubrizol fabrique des produits additifs pour des huiles de moteur. (Photo : Stéphanie Péron)

L'entreprise Lubrizol fabrique des produits additifs pour des huiles de moteur. (Photo : Stéphanie Péron)

Le site de Lubrizol, vu du ciel. (Capture d'écran Google Earth)

Le site de Lubrizol, vu du ciel. (Capture d'écran Google Earth)

15 H 30

Une troisième conférence de presse se tient à la préfecture de la Seine-Maritime, toujours en présence de Pierre-André Durand et de Jean-Yves Lagalle.

« La situation s’améliore, affirme le préfet. Les barrages anti-pollution ont été déployés pour la Seine. Il n'est pas impossible de relever quelques traces de pollution avec la marée. [...] Le périmètre de sécurité des 500 mètres autour de l’usine est levé. Les personnes y habitant pourront regagner leur domicile ce soir. [...] L’entreprise Lubrizol était aux normes mais elle ne l’a pas toujours été. En 2019 il y a eu une remise à plat des choses. Nous examinerons avec beaucoup d’intérêt les conclusions de l’enquête judiciaire. Des manquements avaient été constatés en 2017 ayant pour conséquence une mise en demeure. Une remise à niveau a eu lieu en 2019. D’un point de vue administratif, l’entreprise était aux normes. »

«  On a réussi à confiner le feu aux limites de l’entreprise, explique le colonel Lagalle. On ne baisse pas la garde. On est maîtres du feu mais il n’est pas éteint. Je suis plus serein que ce matin. »

Faty, hôtesse d'accueil :

« Je quitte mon travail et prends un rendez vous en ligne avec SOS médecins. Une fois chez moi, je prépare mes valises. L'odeur est infecte, c’est impossible que je reste y dormir. C’est une horreur. Mes deux chats sont malades également. Le médecin me prescrit un arrêt de travail pour le lendemain et comme je suis asthmatique et que j’ai le souffle court, également un traitement plus fort à base de cortisone. D’habitude, je fais une crise d’asthme tous les quatre mois, là j’en fais plusieurs. »

16 H

Hadrien, étudiant :

« Je décide de rentrer chez moi car l’incendie baisse en intensité. Je me confine à l’intérieur et mets du scotch au niveau des aérations pour éviter que les odeurs ne pénètrent dans l’appartement. »

Blas, agent de sécurité :

« Je dois aller travailler. Je me pose la question d’y aller ou pas mais je ne reçois aucune consigne de ma société. Sur place, on nous fournit des masques pour nous protéger. »

17 H 30

Faty, hôtesse d'accueil :

« J’arrive chez ma famille à Yvetot avec mon compagnon. Nous comptons y rester plusieurs jours. Cela fait quatre ans que j’habite à Rouen et je n’étais pas au courant qu’il y avait ce type d’usines Seveso si près du centre-ville. J’ai de gros problèmes de santé et cet incendie remet en cause mon quotidien. J’ai fait une demande de mutation pour Nantes, alors qu’à la base, avec mon compagnon, on souhaitait construire une maison ici. »

18 H 30

Le préfet Pierre-André Durand et le colonel Jean-Yves Lagalle donnent une quatrième conférence de presse. C'est la dernière de la journée. Le préfet revient sur les premières analyses :

« Entre 4 heures du matin et 16 h, 78 mesures portant sur 26 points identifiés ont été prises. Elles ont permis d'avoir une confirmation sur la nature de l'incendie : toute fumée est évidemment malsaine mais il n'y avait pas, dans la composition de ces fumées, d'éléments problématiques. »

18 H 37

Hadrien, étudiant :

« Je reçois un nouveau message de la fac me disant que tous les campus seront ouverts vendredi. Je passe la soirée seul chez moi à faire mes devoirs. J’ai eu très peur. C’était impressionnant de voir ce nuage sans savoir ce qu’il y avait dedans. Le lendemain, je ne suis pas retourné à la fac. »

19 H 30

Thomas, responsable en communication :

« Quand je rentre, la ville est morte, c’est une ambiance étrange. Dans la rue je ne sens pas d’odeur mais dans mon hall d’immeuble et dans mon appartement ça sent fort. Ça me prend au visage. Je devais sortir le soir mais je décide de rester chez moi. »

22 H 30

Emma, vendeuse :

« Une odeur insoutenable me donne un mal de gorge et de tête carabinés. Je regarde par la fenêtre et vois de nouveau un nuage lourd et noir au bord de la Seine. Durant une heure, cette odeur est présente puis dès qu'il n’y a plus ce nuage, elle se dissipe. La journée s'achève sur de l’incompréhension et surtout sur un constat qui est de plus en plus flagrant. Dans quel monde vit-on ? Que va-t-on laisser et apprendre à nos enfants ? Un monde où une catastrophe se passe et où ne prend pas soin des gens et pire encore, où les gens sont prêts à risquer leur vie pour aller travailler par peur des représailles... »

ET APRÈS ?

Deux semaines après l'incendie de l'usine Lubrizol, de nombreuses questions et inquiétudes demeurent. Quelles seront les conséquences à long terme de cette catastrophe industrielle sur notre santé et notre environnement ? Quelle est la nature et la dangerosité exacte des produits brûlés, non seulement chez Lubrizol mais dans l'usine voisine Normandie Logistique ? Quand disposera-t-on de l'ensemble des résultats d'analyses ? Les productions agricoles au-dessus desquelles le nuage est passé présentent-elles un risque pour la santé ?

Tandis que la plupart de ces questions ne trouveront leurs réponses que sur le long terme, la rédaction de Paris-Normandie reste entièrement mobilisée et tous nos articles sur le sujet sont à retrouver sur cette page.


Dossier réalisé par Amandine Briand et Jérémy Chatet


Comment ce dossier a-t-il été réalisé ?

Pour réaliser ce dossier, nous avons lancé un appel à témoins sur nos réseaux sociaux, auquel vous avez été nombreux à répondre, et nous nous sommes entretenus avec de nombreux interlocuteurs.
Nous avons par ailleurs sollicité presque quotidiennement la préfecture de la Seine-Maritime et le Service départemental d'incendie et de secours (Sdis) pour enrichir ces témoignages mais la préfecture a refusé nos demandes indiquant qu'il était encore « trop tôt pour un retour d'expérience ». Les services de l'État ont également demandé au Sdis de ne pas répondre à nos questions.

La majorité des photos utilisées dans ce grand format ont été prises par les photographes professionnels de Paris-Normandie, Stéphanie Péron et Boris Maslard, dès le 26 septembre et dans les jours qui ont suivi l'incendie.
D'autres ont été prises par les journalistes de l'agence locale de Rouen et les reporters régionaux qui se sont rendus sur place tout au long de la journée.
Certaines ont été envoyées à la rédaction par des lecteurs.
Enfin, certaines, créditées Sdis 76, ont été prises par les pompiers.