Immersion chez Les Vikings de Rouen, où la nage en eau libre excelle

Plongée dans la discipline reine du club de natation rouennais

Créé en 1935, le célèbre club de natation Les Vikings de Rouen a connu son heure de gloire entre les années 80 et le début des années 2000, accueillant plusieurs champions de natation en bassin. Depuis 2010, c'est avec la natation en eau libre que le club continue à faire parler de lui.

Considéré comme un pôle d'excellence national dans cette discipline, il comporte, au sein de son effectif, les meilleurs nageurs en eau libre, entraînés par Damien-Cattin-Vidal. À la rentrée 2019, Lara Grangeon a rejoint les Vikings afin de préparer les JO de Tokyo, à l'été 2020. Mais le club mise également sur sa formation pour faire émerger les champions de demain.

Le couloir, qui mène aux Vikings de Rouen, avec vue sur le bassin couvert de natation, impressionne. De part et d’autre, deux longues rangées remplies de coupes. Un amoncellement de trophées, témoins du succès d’un club de natation créé en 1935 et qui a vu défiler son lot de champions. À l'extérieur, un immense bassin olympique (50 m de longueur et dix couloirs) trône, encerclé par la Seine.

Depuis quelques années, c’est la nage en eau libre qui fait la fierté des Vikings de Rouen. C’est en 2010 que le club décide d’en faire l’une de ses spécialités, alors que la discipline reste confidentielle au niveau national. Sous la responsabilité d’Eric Boissière, entraîneur chez les Vikings de 1984 à 2018 et également entraîneur de l’équipe de France eau libre entre 2013 et 2018, cette discipline se structure à Rouen et en 2013, le club obtient le premier label international Eau Libre décerné par la Fédération française de natation (FFN).

Damien Cattin-Vidal, nageur à l’époque et aujourd’hui en charge de la natation eau libre des Vikings, se souvient : « Ça s’est fait un peu par la force des choses. Pendant longtemps, on était considéré comme un club de sprinteurs. Puis, une nouvelle génération est arrivée. En 2010, on a testé l’eau libre. Ça s’est bien passé, on a pu attirer d’autres nageurs qui avaient plus un profil de demi-fond. Une dynamique s’est créée à la fois chez les juniors et les seniors. » 

Une discipline exigeante

Nager en eau libre, c’est un combat contre les autres, mais surtout contre la Nature et ses imprévus. Contrairement au bassin, le chrono et les secondes qui s'égrènent ne font pas la loi. Seul celui qui aura réussi à dompter les adversaires et l’eau capricieuse des rivières et des lacs triomphera. La discipline est exigeante. L’effort est intense. Entre 5 à 25 kilomètres de nage. Alors, chez les Vikings de Rouen, on avale chaque jour les longueurs de bassin, encore et encore, pour être prêt lorsque la compétition arrive. « Les nageurs font du volume en continu, raconte Damien Cattin-Vidal. Il faut savoir nager bien et efficace pour habituer son corps à nager deux heures, voire plus, avec la fatigue qui se fait ressentir. »

Au jeu de la natation en eau libre, ce n'est pas forcément le plus rapide qui gagne. « Il y a une part de stratégie importante, confie Damien Cattin-Vidal. Notre course influence celle des autres et inversement. Par exemple, s'il y a une attaque et qu'on part à deux nageurs, il faut connaitre le profil de son adversaire pour prendre la bonne décision. Est-il en capacité de tenir le rythme ou est-il plutôt en position d'attente ? » Tout au long de l'année, les adversaires sont étudiés, scrutés de près, leurs performances sont analysées dans le moindre détail : « On voit comment nagent les meilleurs mondiaux, comment ils s'organisent. »

Damien Cattin-Vidal ( à droite), en compagnie des nageurs Logan Fontaine et Lara Grangeon. (Photo : Jérémy Chatet / Paris-Normandie)

Damien Cattin-Vidal ( à droite), en compagnie des nageurs Logan Fontaine et Lara Grangeon. (Photo : Jérémy Chatet / Paris-Normandie)

Au sein des Vikings de Rouen, qui accueillent 1 000 licenciés encadrés par sept temps plein, Damien Cattin-Vidal entraîne notamment un groupe de six nageurs de niveau international avec un profil d'eau libre : « Dix entraînements par semaine à raison de séances de 2 h 30, mais aussi de la musculation et de la kiné. » « Ça se joue de plus en plus au sprint, assure Lara Grangeon, arrivée au club en septembre 2019. Il faut savoir allier puissance et vitesse. » Entre filles et garçons, l'entraînement diffère peu : « Lara peut encaisser aussi bien que les gars, assure Damien Cattin-Vidal. Elle s’entraîne très fort au quotidien et est proche de son vrai niveau. » L'ancien nageur privilégie également l'aspect psychologique : « Le corps est facile à entraîner mais l'aspect humain est à la base de ce que l'on fait. S'il n'y a pas ce côté relationnel, c'est dommage. » Des qualités humaines qui ont séduit Lara Grangeon : « Il optimise la performance par rapport à ce que l'on ressent. Chaque fois que l'on échange, j'apprends énormément. »

La formation comme objectif

Pour ceux qui poursuivent leurs études en parallèle, les horaires sont adaptés, en accord avec les établissements universitaires. Logan Fontaine, médaillé d'argent du 5 kilomètres eau libre aux championnats du monde de Gwangju (Corée du Sud) en 2019 et Lara Grangeon, seule qualifiée française pour les JO de Tokyo, figurent parmi les têtes d'affiche du club. Mais derrière, l'engouement est palpable. « Au sein des autres groupes, beaucoup s'essaient à la nage en eau libre sur des étapes de Coupe de France, se réjouit Damien Cattin-Vidal. Nous avons deux jeunes qui visent l'équipe de France juniors. »

Longtemps considérée comme « le parent pauvre » de la Fédération française de natation, la nage en eau libre s'est démocratisée, profitant d'une conjoncture favorable. « Avant, c'était un peu vu comme une voie de garage, pour les mecs pas assez bons pour le bassin, explique l'entraîneur des Vikings. Aujourd'hui, ça commence à attirer. Au niveau médiatique, le contexte est propice à cela. La natation en bassin est dans un creux au niveau des résultats alors qu'en eau libre, on enchaîne les bonnes performances. Du coup, on ne peut plus passer à côté. » Un engouement qui se ressent lors des compétitions nationales : « Il y a de plus en plus de public et également de plus en plus de participants, avec des gens qui ne sont pas forcément des nageurs et qui sont attirés par le côté détente et sympa de la nage en eau libre. » Chaque année, le club rouennais organise La Drakkar, une étape de la Coupe de France, sur la base de loisirs de Bédanne, à Tourville-la-Rivière. L'édition 2019 a réuni près de 400 participants répartis sur six courses.

Retour sur l'édition 2019 de La Drakkar.

Pour les Vikings de Rouen, l'objectif est désormais de former les champions de demain. « On a fait des erreurs de fonctionnement et l'école et la formation ont été délaissées, admet Damien Cattin-Vidal. Nos bons résultats ont attiré des nageurs venus de l’extérieur. Depuis quatre ans, ça change. On souhaite avoir un socle costaud de jeunes nageurs pour lancer une dynamique. » Avec le rêve de voir l'un des futurs médaillés des Jeux olympiques formé au club.

« Ici, je me sens épanouie »

Depuis deux ans, Lara Grangeon (28 ans), ancienne spécialiste du 200 mètres papillon et du 4 nages, a délaissé la compétition en bassin pour se concentrer sur la nage en eau libre. Jusque là entraînée par Xavier Idoux à l’Insep (Institut National du Sport, de l'Expertise et de la Performance), sur les conseils de Philippe Lucas, la nageuse a choisi de rejoindre à la rentrée le club des Vikings de Rouen et son entraîneur Damien Cattin-Vidal. Elle compte y préparer les Jeux olympiques de Tokyo, où elle sera la seule Française alignée sur le 10 kilomètres nage libre. Entre une séance matinale à la piscine Guy-Boissière, à Rouen et avant un passage chez le kiné, c’est une Lara Grangeon épanouie qui s’est longuement confiée sur son parcours. Interview.

Paris-Normandie : Comment avez-vous débuté la natation ?
Lara Grangeon :
« J’ai commencé très tôt, dès l’âge de six mois par les bébés nageurs. Ma grande sœur faisait de la natation également. Ça m’a tout de suite plu. »

P.N : À quatorze ans, vous avez quitté la Nouvelle-Calédonie, pour rejoindre la France métropolitaine. Comment avez-vous vécu ce déracinement si jeune ?
L.R :
« Je suis arrivée à Font-Romeu (Pyrénées-Orientales) pour m’entraîner et j’ai côtoyé des personnes qui venaient des quatre coins de la France. C’était comme une deuxième famille pour moi. De leur côté, mes parents m’ont toujours soutenu et ils me disaient : “Si cela ne te plait pas, tu peux toujours rentrer”. Au fur et à mesure, j’ai eu de meilleurs résultats et cela m’a encouragée à poursuivre la natation. »

Lara Grangeon en 2018, lorsqu'elle s'entraînait à l'Insep.

P.N : Vous avez participé à deux JO (2012 et 2016). Quelle expérience en avez-vous retirée ?
L.R :
« En 2012, à Londres, c’est un rêve qui est devenu réalité. J’ai vraiment ressenti la magie des Jeux et réalisé que tout était possible. Je partageais ma chambre avec Camille Muffat qui a remporté trois médailles (argent en 200 mètres nage libre, or en 400 mètres nage libre et bronze en 4x200 mètres nage libre). Je me souviens du monde lors de la compétition. »

P.N : En 2017, vous décidez d’arrêter la natation en bassin pour vous orienter vers la nage en eau libre. Pourquoi ce choix ?
L.R :
« J’avais envie de voir autre chose. Je savais que ma marge de progression en bassin se réduisait, mais je ne voulais pas arrêter de nager pour autant. Je pensais être arrivée au maximum de mes compétences. Quand on touche le mur du bassin, on a directement notre temps qui s’affiche et on perçoit la réalité du chrono. La nage libre me tentait et m’interpellait. C’est aussi à cette période que j’ai repris mes études (Master en management du sport, N.D.L.R). »

« Quand on touche la plaque d’arrivée, on est tout seul, mais il y a beaucoup de personnes derrière nous. »
- Lara Grangeon

P.N : Passer de la natation en bassin à l’eau libre change-t-il la façon de s’entraîner ?
L.R :
« J’ai toujours préféré l’entraînement à la compétition. J’adore me surpasser. Je me lance de petits défis. Il n’y a pas cette pression qui est présente lors de la compétition. Pour la nage en eau libre, les séances d’entraînement sont plus longues. On est sur une discipline d’endurance, où le côté stratégie entre également en compte. Il faut aussi savoir s’adapter aux différentes conditions climatiques lors des courses. »

P.N : Pour quelle raison avez-vous décidé de rejoindre le club des Vikings de Rouen, en septembre 2019 ?
L.R :
« Pour m’entraîner avec Damien Cattin-Vidal (responsable de la section eau libre du club rouennais). Je l’avais côtoyé lui et son groupe lors d’un stage et j’avais observé comment il fonctionnait. C’est un ancien nageur en eau libre, expert dans sa discipline. C’est ce que je recherchais. Ici, je suis épanouie. Sa manière d’entraîner et ses relations humaines avec les nageurs me plaisent. Il est à l’écoute sans pour autant laisser tout faire. Chaque fois que l’on échange, j’apprends énormément. Selon moi, il n’y a personne d’aussi bon conseil en France actuellement. »

P.N : En seulement deux ans de compétition en eau libre, vous avez déjà obtenu une médaille aux championnats d’Europe en 2018 et une autre aux championnats du monde, cette année. Vous attendiez-vous à obtenir de tels résultats si rapidement ?
L.R :
« Je voulais avoir des résultats et j’ai tout mis en œuvre pour. Je sais que j’ai des qualités d’endurance. J’ai aussi été aidée par le staff et la Fédération. J’ai franchi un palier rapidement. Après, il me manque encore l’expérience, mais je suis bien entourée. Quand on touche la plaque d’arrivée, on est tout seul, mais il y a beaucoup de personnes derrière nous. »

P.N : Vous allez participer au 10 kilomètres nage libre aux JO, cet été à Tokyo. Quel sera votre objectif ?
L.R :
« Nous sommes dix nageuses à viser n’importe quelle médaille. Ce sera homogène. Aujourd’hui, personne ne se démarque. Avant, j’ai deux manches de Coupe du monde à Doha et aux Seychelles qui vont me permettre de m’adapter au climat qui s’annonce chaud à Tokyo. Mais j’ai le 5 août (date de la course des JO) noté dans ma tête ! »


Lara Grangeon, ses dates clés


Logan Fontaine, l'eau libre entre parenthèses

Au sortir d'une saison décevante, conclue par une non qualification aux JO de Tokyo en eau libre, Logan Fontaine a décidé de délaisser la nage en eau libre pour se concentrer sur la natation en bassin. Il explique son choix.

J'ai entamé la saison dernière avec une grosse motivation. Je me mettais des caisses à l'entraînement, j'y allais à fond. J'ai peut-être trop chargé, ce qui a entraîné des résultats irréguliers. Une certaine routine s'est installée. C'est peut-être aussi le fait d'être passé dans le monde professionnel. Il y a un côté sérieux, en recherche de performance avec la pression qui va avec, qui me dérange. Moi, j'aime le côté plaisir, jouer avec les autres pendant les courses d'eau libre, aller cherche le mec...

« L’objectif est avant tout de reprendre du plaisir »

Cette année, j'ai décidé de casser ma routine, j'ai besoin de changement, d'avoir des entraînements différents, moins longs. Je me suis d'ailleurs éloigné totalement des distances de fond. Je tente le 200 et le 400 mètres. Au début, c'était compliqué, j'ai eu du mal à me remettre dedans. Les entraînements ressemblaient trop à ceux pour l'eau libre. Mais là, je sens que c'est en train de revenir. Après, je m'entraîne souvent seul, c'est compliqué pour avoir de la concurrence. Reprendre l'eau libre ? Je ne sais pas. Je prends les années les unes après les autres. L’objectif est avant tout de reprendre du plaisir et pourquoi pas, de se qualifier pour les Jeux de Tokyo en natation bassin. »


Texte et mise en page : Jérémy Chatet

Photos : AFP et Jérémy Chatet