Entre polémiques et prisonniers célèbres, la prison de Val-de-Reuil a 30 ans

Revivez l'histoire du célèbre centre de détention de l'Eure

En 1989, le centre de détention des « Vignettes » situé à Val-de-Reuil ouvrait ses portes. Trente ans plus tard, Paris-Normandie se replonge dans les archives pour vous faire (re)découvrir son histoire. Mais pas seulement. Nous nous sommes également intéressés à la place que la prison occupe au sein de la ville et aux prisonniers célèbres qui y ont séjourné. Enquête.

Le 20 avril 1989, la prison est inaugurée

Il y a trente ans, le centre de détention de Val-de-Reuil, le plus grand d’Europe, ouvrait ses portes. Si « Les Vignettes » fait aujourd’hui partie du décor, l'arrivée de la prison a suscité, à l’époque, de vives oppositions. Retour en 1982, là où tout a commencé.

« Initialement, la prison devait être installée à Vironvay. Mais les élus ont voté contre en conseil municipal. J’ai décidé de soumettre la commune de Val-de-Reuil à l’administration. Nous avions un grand terrain proche de la gare SNCF. J’ai pensé que cela serait plus pratique pour les familles de venir rendre visite à leur époux, leur ami, etc. », se souvient Bernard Amsalem, premier maire (alors PS) de la plus jeune commune de France.

Mais l’intérêt ne se limitait pas uniquement à celui des familles. L’édile y a vu autre chose : 300 postes de gardiens, personnels administratifs, techniques, éducatifs, soit autant de personnes à potentiellement loger à Val-de-Reuil. « J’étais persuadé que la ville allait pouvoir en tirer un intérêt économique », assure l’ancien élu.

Les habitants avaient « peur pour leur sécurité »

Un argument que les commerçants des communes aux alentours n’ont pas souhaité entendre. « Ils signaient tous des pétitions. Ils avaient peur pour leur sécurité, mais j’ai tenu bon. J’avais le soutien de la population rolivaloise », sourit Bernard Amsalem.
Tellement sûr de lui, l’ancien président de la Fédération française d’athlétisme, de 2001 à 2016, a même inscrit ce projet dans son programme électoral. Élections qu’il a remportées. « J’ai alors contacté la préfecture et le ministère de la Justice. J’ai été reçu par Robert Badinter, Garde des Sceaux. Le ministre voulait innover dans cette prison. »

Par là, Bernard Amsalem entend « des salles pour recevoir décemment les familles des détenus et laisser une grande place au sport ». Et justement, les deux divisions qui composent le centre de détention sont dotées d’un terrain de sport et de football et d’un gymnase. Mais également d’une bibliothèque, d’une salle de spectacle ou encore des salles d’activités pédagogiques. Et 5000m2 d’ateliers.

Inaugurée le 20 avril 1989

« Dans un premier temps, les services concernés ont prospecté en vain auprès des entreprises de la région pour chercher du travail, expliquait Jean-Charles Toulouze, premier directeur de la prison, dans les colonnes du Courrier de l’Eure en 1989. Ils se sont donc tournés vers la région parisienne où ils ont trouvé un certain nombres d’entreprises importantes, prêtes à fournir du travail aux détenus. » Les secteurs de la métallerie, la tôlerie et la serrurerie étaient les plus demandeurs.
La prison a officiellement ouvert ses portes le 20 avril 1989 mais les premiers détenus ont été accueillis dès le 3 avril pour participer aux travaux de finition qui se poursuivaient dans l’établissement. Dès le mois d’août, sur les 850 cellules prévues, 200 étaient déjà occupées.

D'Ange Poletti à Jawad Bendaoud : des prisonniers célèbres

Voilà trente ans, donc, que la prison des Vignettes a ouvert ses portes. Trente longues années pendant lesquelles des milliers de détenus se sont succédé. Parmi eux, des têtes connues. Portraits.

Ange Poletti

Ange Poletti a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour avoir participer à la tuerie d’Auriol, en 1981.

Dans la nuit du 18 au 19 juillet plus exactement, cinq hommes du membre de la section locale du service d’action civique (SAC) de Marseille et de la CGT sont entrés dans la propriété de Jacques Massié, brigadier de police et chef du SAC, armés et masqués. Leur volonté ? Tuer le directeur. Ils l’ont soupçonné de détournement de cotisations des membres du club mais aussi de vouloir remettre des dossiers confidentiels  à des mouvements de gauche.

Lorsque le commando a pénétré dans la maison, ils n’ont trouvé que l’épouse, le fils, les beaux-parents et le beau-frère. Des témoins qui seront ligotés au premier étage et assassinés en attendant le retour de Jacques Massié à son domicile. Le fils était âgé de 7 ans… Les corps ont été déplacés dans une mine désaffectée. Le brigadier de police est, lui, assassiné lorsqu’il a regagné sa maison, vers 3 heures du matin.

Après plusieurs mois semaines d’enquête, les cinq hommes sont arrêtés et condamnés pour certains à la perpétuité. C’est le cas d’Ange Poletti qui purgera une partie de sa peine à Val-de-Reuil. Sa liberté conditionnelle lui a été accordée en 2001.


Maxime Brunerie

Le 14 juillet 2002, Jacques Chirac défile sur l’avenue des Champs-Elysées. Le président ne le sait pas encore mais il vient d’échapper à une tentative d’assassinat. Maxime Brunerie, jeune homme, a tiré deux coups de fusil en direction du chef d'Etat mais a raté sa cible. Des spectateurs le plaquent au sol avant que les gendarmes l’arrêtent dans les minutes qui suivent.

Maxime Brunerie, ancien membre du mouvement national-révolutionnaire Unité radicale, a été condamné à dix ans de prison. Durant le procès, le Francilien a confié ne pas avoir eu envie de tuer Jacques Chirac. Il lui avait même adressé une lettre de pardon, qui sera restée sans réponse.

Maxime Brunerie a été incarcéré au centre de détention des Vignettes où il en est sorti le 3 aout 2009 après sept années de détention.


Patrick Henry

En 1977, Patrick Henry est condamné à la perpétuité pour l’enlèvement et l’assassinat de Philippe Bertrand, âgé de 7 ans, le 30 janvier 1976, à Troyes.

Hommes politiques et Français s’étaient alors émus de l’affaire et tous réclamaient la peine de mort. Il y avait échappé grâce à son avocat Robert Badinter, qui lors de sa plaidoirie, avait fait le procès de la peine capitale. «On abolira la peine de mort, et vous resterez seuls avec votre verdict, pour toujours.», avait déclaré le garde des Sceaux aux jurés.

Détenu exemplaire, Patrick Henry a obtenu sa liberté conditionnelle en 2001. Mais il ne restera pas longtemps à l’extérieur. Il est arrêté en Espagne en 2002 avec 10 kg de résine de cannabis. Et avait été incarcéré à Val-de-Reuil pour purger de nouveau sa condamnation à perpétuité. En septembre 2017, il a obtenu une nouvelle liberté conditionnelle et mourra en décembre de la même année d’un cancer des poumons.


Jawad Bendaoud

Qui ne connaît pas Jawad Bendaoud ? Son nom est sorti dans la presse en 2015 à la suite d’une opération policière au cours de laquelle des terroristes des attentats du 13 novembre ont été tués. Il est accusé de les avoir hébergés pendant leur fuite, en Seine-Saint-Denis.

Devant les caméras de BFM TV, Jawad Bendaoud avait déclaré : « J’étais pas au courant que c’était des terroristes (...) On m’a demandé de rendre service, j’ai rendu service, Monsieur. On m’a demandé d’héberger deux personnes pendant trois jours, j’ai rendu service tout simplement. Je ne sais pas d’où ils viennent, on est au courant de rien, Monsieur. »

Une réponse qui a suscité moqueries et détournements sur les réseaux sociaux. Les internautes le surnomment aujourd’hui encore « le logeur de Saint-Denis » ou « le logeur de Daech ».

Mais c’est bien avant toute cette affaire que Jawad Bendaoud, déjà connu des services de police, a été incarcéré à la prison de Val-de-Reuil.

En novembre 2008, il a été reconnu coupable  de coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner de son meilleur ami, David. Il a été condamné à huit ans de prison par la cour d’assises de Bobigny. Incarcéré à Val-de-Reuil, il en est sorti au bout d’un an pour comportement exemplaire. C’est entre ces murs qu’il a rencontré Kaci Ouarab, un islamiste condamné pour… terrorisme.

Entre les murs, des citoyens à part entière

Si les détenus sont par définition privés de liberté, ils n’en sont pas pour autant privés de leurs droits. Les services de la Ville, et particulièrement l’Etat civil, ont des liens permanents avec l’administration pénitentiaire. Les élus et agents se déplacent au sein du centre de détention pour diverses démarches administratives. Les mariages par exemple, sont célébrés par Marc-Antoine Jamet, maire de Val-de-Reuil.

Il se souvient de son premier, comme ci c’était hier : « Nous sommes rentrés dans une pièce avec un bureau sale et une chaise cassée. C’était hors de question d’y procéder l’union des époux. J’ai alors demandé la salle de l’administration ! Je crois que le directeur n’était pas très content mais ça m’importait peu. Tout le monde mérite un mariage décent, détenu ou non. Ils ont déjà une peine à purger, pas besoin de leur en rajouter une supplémentaire. Et je me rappelle que le témoin du marié était un type qui avait tué sa femme. C’était assez surprenant. » Depuis son élection en 2001, Marc-Antoine Jamet a déclaré une trentaine de couples mari et femme. 

Les détenus autorisés à voter

En pleine crise des Gilets jaunes en mars 2018, le maire y avait également animé un grand débat national. Face à une cinquantaine de détenus, l’édile, aux côtés du directeur,  Christophe Loy, avait débattu sur les questions de démocratie, citoyenneté, transition écologique, fiscalité et l’organisation des services de l’État pendant 1 h 30. « J’ai l’impression que diviser, c’est régner dans ce pays. Les présidents votent des lois pendant les cinq années de leur mandat puis les nouveaux présidents défont les lois, sans qu’elles aient eu le temps d’apporter des résultats. Depuis la prison, on constate que tout va de travers dans ce pays. Ça m’angoisse d’aller dehors ! », s’était exprimé l’un d’entre eux en toute honnêteté. Ce grand débat national avait, dans le même temps, éveillé une conscience politique pour certains.  

Par la loi de programmation et de réforme pour la justice du 23 mars, les détenus ont été autorisés à voter au sein même de la prison par correspondance, sous pli fermé. Une première en France qui s’est concrétisé à l’occasion des élections européennes. Lors de notre reportage, Paris-Normandie avait rencontré Sylvain, 34 ans, qui votait pour la toute première fois : « Les Gilets jaunes m’ont incité à m’intéresser à la politique. Lorsque la prison a recensé tous les détenus qui voulaient voter, je me suis dit que c’était le moment de me jeter dans le grand bain. J’ai regardé les meetings et épluché les programmes ». Le taux de participation à la prison de Val-de-Reuil avait affiché un score de 92,65 % ! Citoyens à part entière on vous dit...

La prison, coeur de la ville

Pas très loin du centre-ville mais tout de même excentré, le centre de détention aurait tendance à se faire oublier. Enfin pas totalement… Les habitants ne ferment pas les yeux sur ce bâtiment, qui suscitent toujours un peu crainte et méfiance.

« On peut ressentir une certaine peur car les chances de croiser un détenu dans la rue sont grandes, mais elle est sécurisée et mise à l’écart des habitants », estime Asma Bouladag. Marion Martin, réside à moins d’un kilomètre des cellules, et cela ne semble pas la déranger : «Je n’y pense même pas », explique l’habitante de la résidence du chêne. Sa grand-mère, Renée Martin, est du même avis : « Sur le principe, personne ne veut de prison à côté de chez soi, mais il en faut bien. Et puis, il ne faut pas sans cesse rejeter les malheureux qui ont fait une erreur. »

La municipalité soutient le centre de détention

Susan Barber, habitante depuis 1986, se souvient avoir ressenti un sentiment d’insécurité au moment des travaux de la prison : « Nous étions en location avec mon époux et nous cherchions un terrain pour y construire une maison. On nous en a proposé un juste à côté du lieu où allait être le centre de détention. Par crainte, nous avions refusé ce terrain. J’avais peur que des détenus s’évadent. Aujourd’hui, avec le recul, je me suis dit que si c’était le cas, ils chercheraient à partir le plus loin possible, et non rester à Val-de-Reuil (rire).» 

La municipalité, elle aussi, a fait le choix de soutenir le centre de détention. Elle y intervient par le biais du sport notamment. « Nous fournissons du matériel. Des cages et des buts, par exemple, pour animer les matches», explique Marc-Antoine Jamet (PS), actuel maire de Val-de-Reuil.

Des personnels communaux animent également des activités culturelles. « La médiathèque prête des ouvrages et met à disposition un de ses agents douze heures par semaine au centre de détention. Elle anime des ateliers d’écriture, de lecture, des cafés philo, etc. », développe l’édile.

Un concert de Yannick Noah en 2010

Des spectacles y sont régulièrement organisés. Marc-Antoine Jamet se souvient notamment d’un concert de Yannick Noah, en 2010. « Il était descendu de scène pour faire bouger les détenus. » Des opéras sont également joués sur la scène des Vignettes. Et dans le cadre du dispositif Culture/Justice, le théâtre de l’Arsenal intervient très régulièrement. « Étant un théâtre de proximité et situé à 300m du centre, il nous semblait naturel de travailler en lien avec l’administration. Nous animons des ateliers autour de la danse notamment. Une quinzaine de détenus suivent en ce moment nos cours et ils joueront un spectacle en janvier », explique Léa Laa Ouidi Caillou, responsable des relations publiques.

Le théâtre propose également aux détenus des représentations de sa programmation. « Ce n’est pas parce qu’ils sont en prison que la qualité doit être moindre. Bien entendu, nous ne pouvons pas présenter tous les spectacles, pour des raisons évidentes, mais nous en sélectionnons quelques-uns. Et les artistes s’y prêtent volontiers», apprécie-t-elle. Autant d’événements qui font du centre de détention un espace de vie, malgré la privation de liberté et l’austérité que peut inspirer le bâtiment.

Texte : Audrey Clier

Photos : AFP et Paris-Normandie

Mise en page : Jérémy Chatet