Coronavirus : le confinement vu par les Normands

De nombreux Normands témoignent et racontent comment ils vivent au quotidien leur confinement

Pharmaciens, généralistes, ambulanciers et personnels hospitaliers en première ligne

À la pharmacie : le calme après la tempête

Le Havre. Guillaume Requier porte un masque pendant le travail, principalement pour protéger ses proches. (Photo FV/PN)

Le Havre. Guillaume Requier porte un masque pendant le travail, principalement pour protéger ses proches. (Photo FV/PN)

Terminé le rush sur le gel hydroalcoolique. Cette semaine, les clients qui ont franchi le seuil de la pharmacie Notre-Dame au Havre sont venus pour des médicaments. « Lundi et mardi, (16 et 17 mars) nous avons eu beaucoup de monde, assure Guillaume Requier. Il y a eu deux types de demandes. Ceux qui renouvellent leur ordonnance et ceux qui viennent chercher du paracétamol. » Médicament particulièrement prisé parce qu’il serait efficace contre le coronavirus, il a été limité à une seule boîte par personne pour les bien portants, deux boîtes pour les malades. « Bien sûr, dans ces cas-là, tout le monde a de la fièvre », explique Guillaume Requier dans un sourire pour dire que tout le monde contourne allègrement la règle.

Pourtant aucune crainte à avoir sur une éventuelle pénurie. « Entre le Doliprane, le Dafalgan, et l’Efferalgan, on a ce qu’il faut », souffle le pharmacien en montrant derrière son comptoir des rayons qui débordent de boîtes de médicaments. La cohue du début de semaine, qui n’est pas le mieux pour respecter une distanciation sociale, a laissé place depuis quelques jours à une activité plus réduite. « Nous recevons toujours des personnes pour des renouvellements d’ordonnance, mais en moindre quantité. »

En rupture de stocks... de thermomètre !

L’occasion pour le pharmacien de répéter une nouvelle fois à ses clients les bons gestes et réflexes à adopter pendant cette crise. Conséquence un peu moins attendue de cette crise, la pharmacie est en rupture de stock de thermomètres depuis quelques jours, les clients veulent être sûrs qu’ils n’ont pas de fièvre.
En tout cas, pas question donc pour le moment de chômage partiel ou de moduler les horaires de l’officine. Guillaume Requier a cependant plus de temps pour observer le comportement des personnes qui passent devant la pharmacie, située rue de Paris. « J’ai l’impression que tout le monde va chercher du pain trois fois par jour, plaisante le pharmacien. Ça ne doit pas être facile pour les chiens non plus, qui sont tout le temps emmenés en promenade. »


Dans le cabinet des médecins généralistes : « Tout a été folklo ! »

Cette semaine a été particulière et éprouvante pour tout le monde. Pour Jean-Pierre (1), généraliste dans le centre-ville du Havre, elle a été émaillée de péripéties et d’énervement. Au fil des jours, une chronique s’est établie, un exemple parmi d’autres sans que cela soit à généraliser. Mardi 17 mars, jour 1 du confinement, ce médecin se rend compte que la plate-forme téléphonique qui prend tous ses rendez-vous ferme à 14 h. Soit deux heures après le début du fameux « Reste chez toi ».

« J’ai été mis devant le fait accompli. Je suis alors toujours en activité et de nombreux rendez-vous commencent à être annulés. À moi donc de m’occuper de l’organisation et de recevoir les patients. Sans compter que si le standard est fermé, on va penser que je suis fermé également », explique celui qui doit être, en principe, de garde le lendemain. L’activité doit donc se poursuivre, même si lui « n’a pas reçu de consignes particulières, mais on doit être là pour accueillir et aider en dehors des urgences ».

Une « médiocre » gestion de la médecine de crise actuelle

Cet accueil en pleine crise sanitaire doit se poursuivre, même si le médecin râle comme la majorité des professionnels « après ces masques qui sont introuvables. C’est juste un scandale ! Tout ce que l’on sait, c’est qu’on ne sait rien. »
Seulement, dans la nuit du mardi 17 au mercredi 18 mars, Jean-Pierre tousse beaucoup. La garde est annulée et le doute monte. En contact avec le Samu, il décide de se faire dépister. Jeudi, il part seul en voiture jusqu’à l’hôpital Monod à Montivilliers. Il se fait arrêter à un rond-point par la police nationale qui lui demande son attestation de sortie. Lui sort, comme il est prévu et comme il a déjà eu l’occasion de le faire trois ou quatre fois, sa carte professionnelle de praticien. Il faut quand même qu’il négocie un peu. Une fois arrivé à l’hôpital, il trouve la prise en charge « quelque peu folklo », comme tout ce qui lui est arrivé cette semaine.

Même si le médecin comprend la tension, il n’en revient pas de la situation : « On me parle en m’infantilisant, en oubliant que je suis médecin, en manquant de psychologie. » Révolté par le manque d’anticipation, Jean-Pierre pointe du doigt la « médiocre » gestion de la médecine de crise actuelle. Samedi 21 mars, ses résultats sont tombés : test négatif.

(1) : prénom d’emprunt.


Aux urgences : « C'est du jamais vu »

Les urgences, dans l’attente de la vague d’épidémie. (photo d’archives : BM)

Les urgences, dans l’attente de la vague d’épidémie. (photo d’archives : BM)

« On a commencé la semaine par sacrifier une partie des urgences pour accueillir les suspicions de Covid-19. Aujourd’hui, nous n’avons plus que six box sur vingt qui ne sont pas réservés au virus », témoigne cette interne normande dans un service normand d’urgences, qui tient à son anonymat. Dans le service, « on se prépare à la guerre. Selon nos chefs, la vague épidémique devrait arriver ce dimanche dans nos services. Ils précisent aussi que nous nous souviendrons de cette pandémie toute notre vie. Dans leur carrière, c’est du jamais vu. »
Dès à présent, le manque de moyens se fait pourtant sentir : « Un masque de protection est efficace quatre heures. On a le droit à deux par jour, sauf qu’on travaille douze heures par jour, il y a donc une partie de la journée où nous ne sommes pas protégés. »
Sa colère est partagée par d’autres de ses co-internes : « Dans d’autres régions, c’est pire. À Tours, c’est un seul masque par personne et par jour. Nous avons des vols de masques et de protections tous les jours. »

« L’épidémie s’étend au sein du corps médical. »
- Une interne normande

L’inquiétude gagne les jeunes médecins : « Deux internes, en France, sont “covid +” et sont en réanimation. L’épidémie s’étend au sein du corps médical. Dans notre promotion normande, j’ai l’exemple d’un interne qui a été dépisté positif alors qu’il vit en colocation avec trois autres internes. Ils sont maintenant tous porteurs du virus. »
Depuis vendredi 20 mars soir, les syndicats d’internes demandent au gouvernement le confinement total afin de tarir l’épidémie : « C’est réellement nécessaire. Il y a en revanche un point positif avec cette épidémie, c’est que globalement, les urgences sont désencombrées de patients non-covid : il n’y a beaucoup moins de flux. Pour la première fois depuis des années, les gens comprennent enfin le terme “Urgences” et ne viennent plus consulter pour des pathologies qui pourraient être prises en charge en ambulatoire. »
« S’il y a une seule chose que la population doit retenir, martèle la professionnelle de santé, c’est que nous avons tous un rôle à jouer. Chacun doit rester chez soi pour pouvoir stopper rapidement l’épidémie. »


Dans l'ambulance : « Je peux vous dire que ça fait quelque chose »

Jean-Paul Courtois ( à droite ) assure trois transports de malades par jour. (DR)

Jean-Paul Courtois ( à droite ) assure trois transports de malades par jour. (DR)

« J’ai 33 ans de métier. J’ai connu le sida au début de ma carrière, la grippe aviaire, aussi. Mais là c’est vraiment pire. » Jean-Paul Courtois, ambulancier pour les Ambulances du Pays de Caux, situées à Yvetot, a le cœur lourd : « Samedi dernier, j’ai eu mon premier cas de suspicion de coronavirus. C’était une mère de famille, la quarantaine. On l’a prise en charge et son époux lui a demandé de le prévenir lorsqu’elle arriverait. Sur place, elle n’en avait pas la force. Elle m’a dit “Dites à mon mari que je l’aime et à mes enfants que je les adore”. Je peux vous dire que ça fait quelque chose. »

Protocoles stricts

Depuis presque deux semaines, les ambulanciers reçoivent des consignes strictes : « Suivant les cas, on doit se renseigner au niveau de la porte sur l’état de la personne. On met un masque et des gants. Si c’est grave, on met aussi une surblouse. »
Lorsqu’il transporte les malades, à raison de deux à trois déplacements par jour sur commande du Samu, Jean-Paul Courtois, 56 ans, ne sait pas « si les personnes sont infectées. Ce que j’ai vu, en revanche, ce sont les effets du virus. Je suis allé récupérer une dame en début de semaine, elle s’étouffait sous son masque. Le virus comprime les poumons. Lorsqu’on l’a emmenée aux urgences de Charles-Nicolle, nous étions en surblouse. Le personnel soignant demande aux gens de s’écarter sur notre passage. Je les ai vus l’emmener dans la section des Covid-19. Là aussi, ça fait un drôle d’effet. »
Pour s’assurer que les ambulances restent saines, les protocoles sont très stricts : « Une fois la personne installée dans un box, on jette nos gants et on nettoie à fond le brancard, sinon on n’a pas le droit de sortir des urgences. On se sert de trois produits, d’abord un virucide puis des lingettes désinfectantes et on lave à la javel. » Ensuite, l’ambulancier s’occupe de l’intérieur de l’habitacle du véhicule. « Et après on diffuse avec une bombe un produit très puissant, qui reste pendant une heure. Pendant le transport, nous devons attacher le malade, et nous assurer qu’il ne touche à rien d’autre qu’à son brancard. »
Malgré ces nombreuses consignes, qui rappellent la difficulté de la situation, Jean-Paul Courtois assurera sa mission « jusqu’au bout. Ambulanciers, c’est notre métier. »


Sur sa table : Face à la mort depuis douze ans

Normandie. Marie-Élisabeth Pierdet est inquiète car toute son activité risque de s’arrêter incessamment (photo d’archives Boris Maslard/PN).

Normandie. Marie-Élisabeth Pierdet est inquiète car toute son activité risque de s’arrêter incessamment (photo d’archives Boris Maslard/PN).

« Depuis début mars, je ne faisais plus de soins de conservation aux défunts officiellement touchés par le coronavirus mais ces dernières semaines, leur nombre a augmenté pour atteindre plus de 80 % des cas. » Marie-Élisabeth Pierdet est thanatopractrice, mais elle préfère le terme « embaumeuse ». Depuis douze ans, dans l’Oise et en Seine-Maritime, elle gomme les traces de souffrance, habille et maquille les corps sans vie pour leur redonner toute leur dignité face aux familles venues se recueillir une dernière fois. Un dernier adieu qui n’est plus d’actualité.
« Désormais, pour les cas de Covid-19 avérés ou suspectés, c’est la mise en bière immédiate, sans soins ni toilette, explique la jeune femme. Nous attendons un nouveau texte de loi qui devrait interdire tout geste de thanatopraxie quelle que soit la cause de la mort, ce que font déjà certains de mes confrères depuis plusieurs semaines. Cela veut dire que toute mon activité s’arrête. »

À 34 ans, Marie-Élisabeth Pierdet sait qu’elle pratique un métier à risques. « J’ai pris l’habitude depuis longtemps, et c’est une bonne habitude, de désinfecter systématiquement le corps des défunts qui me sont confiés pour éradiquer les souches microbiennes. Car le risque, outre les projections, c’est aussi les objets piquants et tranchants que nous utilisons. Il faut des protections : gants, blouses... »

Mariage dans six mois

La jeune femme prend depuis plusieurs semaines d’infinies précautions à l’égard de son entourage. Notamment ses grands-parents nonagénaires qui habitent à Gournay-en-Bray. « Ma sœur, sage-femme, et moi allons les voir mais restons à distance. On leur téléphone pour savoir si tout va bien, si leur aide à domicile leur apporte tout ce dont ils ont besoin. Mais nos aînés ont une résistance psychologique bien supérieure à la nôtre. »
La jeune femme doit aussi faire face à un autre souci personnel. « Je me marie dans six mois. Ma future moitié est assistant funéraire. La préparation du mariage nous prend beaucoup de temps. Nous espérons juste que tout pourra se dérouler comme prévu et non comme les fêtes familiales, notamment les 90 ans de mon grand-père prévu cette semaine que nous avons dû reporter. Nous continuons comme si de rien n’était. » Ou presque.

Commerçants et enseignants : une activité fortement réduite

À la boulangerie : « Les gens sont plutôt raisonnables »

Le Havre. Céline Brébant, boulangère philosophe. (photo Pa.L.)

Le Havre. Céline Brébant, boulangère philosophe. (photo Pa.L.)

À peine remis d’un incendie du four à pain qui a bloqué leur commerce pendant six mois, les boulangers du Fournil Saint-Roch dans le centre-ville du Havre, rouverts depuis fin janvier, subissent aujourd’hui cette grave crise sanitaire. « On s’en serait bien passé, mais au moins, nous, nous travaillons », raconte Céline Brébant jeudi 19 mars 2020, à bonne distance, sur le trottoir en ce jour de grand soleil.

« Les gens sont plutôt raisonnables et jouent le jeu, à part un ou deux rebelles ! »
- Céline Brébant, boulangère

Elle tient avec son mari Jean-Marie cette boulangerie, qui tourne avec un apprenti et une vendeuse, et qui a dû s’adapter comme tous les commerces autorisés à ouvrir. « Nous servons, prenons la monnaie et mettons du gel ensuite. Il n’y a jamais d’argent qui croise la nourriture. Et puis, cela n’a pas été utile d’installer des marques au sol, puisque la distance est dans l’ensemble très bien respectée. Les gens sont plutôt raisonnables et jouent le jeu, à part un ou deux rebelles ! », dit la boulangère, ravie de constater qu’une certaine discipline s’est installée au fil des jours.

Politesse et bonne humeur

Les clients, dans le calme, attendent en majorité leur tour sur le trottoir de la rue Georges-Braque. Des signes de la main et des sourires. Politesse et bonne humeur dominent chez ces habitués, qui parlent tous de la même chose : du Covid-19, du confinement, de la durée de ce dernier... Sans être bousculés. Parce que cette boulangerie, qui travaille habituellement beaucoup avec les employés de la Communauté urbaine située à deux pas, avec les bureaux alentour et avec des familles qui viennent avant ou après l’école, ne les voit plus.

Moins de sandwiches


Il a fallu, là aussi, s’adapter à la demande. Si la boulangerie propose toujours une quinzaine de variétés de pains, elle a dû diminuer les sandwiches et les pâtisseries. « C’est même très calme depuis mardi soir (17 mars). Avant, c’était la foule avec des clients qui venaient pour stocker. »

C’est même selon la professionnelle du secteur « assez compliqué de gérer l’approvisionnement, mais on s’organise. Lorsqu’il reste trop de nourriture, nous la prenons pour nous.  » Philosophe, Céline Brébant espère, comme tout le monde que « la situation ne durera pas trop longtemps, si les consignes sont bien respectées ». Parmi les commerces de première nécessité, les boulangeries ont l’autorisation d’ouvrir sept jours sur sept. Ici, les habitudes ne changeront pas. Le commerce ouvre du lundi au samedi de 6 h 30 à 19 h 30.


À la caisse, le stress face à la pénurie

Rachel Samson, caissière. (Photo : DR)

Rachel Samson, caissière. (Photo : DR)

« Jusqu’à présent, les clients sont plutôt gentils même si tous ne sont pas aimables, et je me sens soutenue. Beaucoup m’ont dit qu’ils avaient conscience qu’on était exposé au risque. » Rachel Samson, 27 ans, est hôtesse de caisse intérimaire dans le magasin Carrefour, à Mont-Saint-Aignan depuis lundi 16 mars 2020. « J’ai reçu un SMS vendredi (13 mars 2020) qui me proposait le poste. »

La jeune femme, qui habite à Grand-Couronne, vit avec Steve, actuellement au chômage. Elle commence sa journée à l’ouverture du magasin et la termine en milieu d’après-midi. Son contrat est de cinq heures quotidiennes. Chaque jour, elle est le témoin du comportement inconsidéré de certains clients qui se ruent sur les marchandises à peine installées dans les rayons.

Solidarité entre collègues

« Lundi, ça a été difficile parce que j’ai pris ma caisse dès mon arrivée. Personne ne m’a formée à son fonctionnement. Mes collègues étaient débordés », raconte Rachel qui a pu se débrouiller grâce à ses cinq années d’expérience du métier et à l’aide ponctuelle de sa plus proche collègue. « Quand j’avais un problème, elle m’expliquait gentiment, mais j’ai ressenti le stress de tout le personnel avec le nombre incroyable de clients qui affluait par peur de la pénurie. »

Film en cellophane en guise de barrière

Pendant que les hôtesses de caisse prennent leur pause, elles sont remplacées par le personnel qui assure en temps normal la mise en rayon.
« Nous désinfectons le matériel très régulièrement et nous disposons de gants, de gel et de lingettes antiseptiques », décrit la jeune femme. Certaines caisses ont été équipées d’un film en cellophane en guise de barrière physique entre l’employée et la clientèle. « Et nous changeons régulièrement de gants, ajoute-t-elle. Je fais très attention et je me lave régulièrement les mains. »
La jeune femme, qui sortait souvent au cinéma ou dans les restaurants, a dû repenser ses loisirs. « Je sors ma chienne, non loin de mon domicile. Mais, comme tout le monde, je ne me sens plus libre de mes mouvements. Il faut penser à remplir l’attestation de circulation et la prendre avec soi. » Indispensable, en effet, même pour sortir le chien.


Au lycée virtuel : « Je voudrais être prof de sport »

Classe virtuelle pour le prof de Gisors. (Photo : Paris-Normandie)

Classe virtuelle pour le prof de Gisors. (Photo : Paris-Normandie)

« Je ne suis pas en vacances, je ne suis pas en vacances. Bon moi, je le sais, mais mes élèves ! » Professeur d’histoire-géo et de français à la section d’enseignement professionnel du lycée Louise-Michel de Gisors, Pierre a été pris de court comme tout le monde par la fermeture des établissements scolaires. Plus de vingt ans après ses débuts, il va revoir ses fondamentaux . « Mes cours sont conçus pour être donnés avec des élèves face à moi, » glisse le prof qui habite près des Andelys.

« En fait, ils sont sympas ces élèves, quand on n’est pas dans la même pièce. »
- Pierre professeur d'histoire-géo à Gisors

Quelques heures seront nécessaires pour bâtir un cours avant un premier rendez-vous en classe virtuelle avec les élèves. « Ça a été un fiasco total, une quinzaine d’élèves connectés sur 90, personne capable d’utiliser l’interface. Moi non plus d’ailleurs. » Deux tutoriels plus tard, retour en classe virtuelle avec trois élèves revenus se connecter « pour voir ». Un moment d’échange. « En fait, ils sont sympas ces élèves, quand on n’est pas dans la même pièce. » Tout à coup, Pierre perd l’un d’entre eux. « À son retour, il m’annonce qu’il était sous la douche, mais qu’il m’écoutait ! C’est là que j’ai commencé à comprendre les limites de la classe virtuelle. »
Mardi 17 mars, c’est avec ses collègues que Pierre se connecte. Certains sont aussi perdus que les élèves, « une collègue habite dans un village encore plus isolé que le mien –, les connexions sont mauvaises ». Ensemble, ils cherchent des solutions.

Les enseignants donnent trop de devoirs

Première classe virtuelle avec les Secondes l’après-midi : 15 élèves présents sur 60. « Autour du cours, les échanges sont intéressants. Des élèves qui ne participent jamais à l’oral contribuent grâce au chat. » L’un d’eux essaye de se connecter avec des noms évocateurs, puis balance une musique tonitruante, « je l’ai exclu plusieurs de fois de la classe virtuelle, il a fini par abandonner, mais je n’ai pas pu l’identifier. »
À la maison, à Harquency, les trois enfants de Pierre ont un peu trop l’impression d’être en vacances, ils passent leur temps à regarder des vidéos. La couperet tombe : privés de wifi sur leur téléphone.
Mercredi 18 mars, un mail académique informe les enseignants qu’ils donnent trop de devoirs. « On propose alors des vidéos à regarder, mais les fichiers sont rapidement trop lourds pour l’ENT (Espace numérique de travail). »

Pour plusieurs de ses élèves, le prof se transforme en dépanneur informatique et trouve des solutions. « Pour certains, il n’y a qu’un ordinateur pour trois enfants. Heureusement je maitrise plutôt, mais cela prend beaucoup de temps. » Dans la pièce d’à côté, ses trois enfants ont besoin de connexion et d’ordinateurs pour travailler eux aussi. « Argh, je veux retourner en classe ! » Jeudi 19 mars, Pierre commence à prendre confiance et trouve le temps de compléter les appréciations de Parcoursup. « Classe virtuelle d’une heure et demie. Ceux que l’on n’attend pas participent. D’autres n’interviennent jamais, je leur demande un signe de vie, un émoticone, mais ils ne sont pas devant leur ordinateur depuis le début. En fait, je ne contrôle rien ! » Vendredi 20 mars, correction de copies, « celles que je n’ai pas corrigées avant le confinement et celles que mes élèves m’envoient par mail depuis lundi. Je voudrais être prof de sport ! »


À l'épicerie : « Il faut croire que nous sommes utiles »

Ouville-la-rivière Une partie de l’équipe de Rapid Market. (Photo : Paris-Normandie)

Ouville-la-rivière Une partie de l’équipe de Rapid Market. (Photo : Paris-Normandie)

Débordé, il a dû remettre notre premier rendez-vous téléphonique. « Désolé, je suis en route pour aller chercher de la marchandise. » Et quand il appelle deux heures plus tard, jeudi vers 13 h 30, Philippe Leroy avoue qu’il n’a pas encore eu le temps de déjeuner. « Aujourd’hui, on a une vingtaine de livraisons à faire. On ne voit pas le jour », explique le patron de la supérette d’Ouville-la-Rivière, sur la route qui va de Dieppe à Saint-Valery-en Caux. « Nous livrons dans les communes limitrophes et parfois un peu plus loin, à Luneray ou Janval. » Depuis le début du confinement, le service de livraison à domicile explose. « Des personnes âgées, mais aussi des personnes vulnérables, fragilisées par exemple par une opération récente , explique Philippe Leroy. Il faut croire que nous sommes utiles. » Ouverte en octobre 2016 dans un local tout neuf mis à disposition par la mairie, l’épicerie de 70 m² n’a jamais aussi bien fonctionné. « Le chiffre d’affaires ne cesse d’augmenter depuis l’ouverture. Mais là, il explose. En mars, nous allons sûrement le doubler », assure le patron de Rapid Market Ouville qui travaille avec son épouse, son fils et trois salariés. « Nous sommes ouverts sept jours sur sept. » Il se rend compte qu’il voit arriver des habitants de sa commune qui, jusqu’à maintenant, n’avaient jamais franchi les portes de son magasin. « Les files d’attente pour entrer dans les supermarchés en ont sûrement découragé plus d’un. Ici, ils découvrent que nous avons du choix, que nous travaillons avec des producteurs et des maraîchers locaux... »

Et demain ?

S’il est loin de se réjouir de la situation, s’il préférerait d’autres circonstances pour se faire mieux connaître, le commerçant se demande toutefois si la crise n’aura pas quelques effets bénéfiques sur les habitudes de consommation une fois le confinement levé. Comme un retour vers le commerce de proximité. « J’espère qu’une partie des personnes qui fréquentent en ce moment le magasin continueront de le faire dans l’avenir. Je compte là-dessus. »


Dans le drive : Marine reste très vigilante

Saint-Étienne-du-Rouvray. Marine, étudiante, a accepté d’élargir ses horaires au drive Leclerc. (Photo Marine Saint-Pierre)

Saint-Étienne-du-Rouvray. Marine, étudiante, a accepté d’élargir ses horaires au drive Leclerc. (Photo Marine Saint-Pierre)

Quand ses supérieurs lui ont proposé d’élargir ses horaires au drive du Leclerc technopôle à Saint-Étienne-du-Rouvray, Marine Saint-Pierre, 24 ans, n’a pas réfléchi très longtemps. « Je suis étudiante en Master Psychologie du travail et travaille normalement deux jours par semaine au drive. Les cours à l’université ont évidemment cessé. Avec le confinement, il y a un accroît de commandes. Alors, autant travailler davantage au drive en attendant que je reprenne mon cursus », dixit la Rouennaise. Par mesure de sécurité et parce qu’elle est en contact quotidiennement avec la clientèle du drive, la jeune femme a décidé de continuer à occuper seule son appartement à Rouen. « J’en ai discuté avec ma famille et mon ami. Je préfère prendre un maximum de précautions et ne pas les mettre en danger après avoir côtoyé des personnes dans la journée. »

Sac neuf à chaque commande

Chaque jour, le même protocole est respecté au sein de l’entrepôt. « Les charriots sont désinfectés par une société de nettoyage. Nous avons des lingettes pour nettoyer les instruments que nous utilisons et du gel hydroalcoolique, répartis sur plusieurs points dans l’entrepôt », détaille Marine. Si elle a constaté que certains de ses collègues étaient inquiets, Marine gère sereinement la situation. « Je respecte bien les consignes de sécurité et utilise un maximum de lingettes pour désinfecter tout ce que je touche », explique la préparatrice de commandes. Il y a toujours un moment dans sa journée où Marine se retrouve en contact avec la clientèle. « Cela n’est pas écologique, mais pour un maximum de sécurité, nous n’utilisons pas les sacs ramenés par les clients. Nous prenons un sac neuf à chaque commande », argumente Marine. Le contact avec les clients est un moment où la jeune femme est en extrême vigilance. « Certaines personnes respectent parfaitement les distances. D’autres sont des habituées du drive et se comportent comme elles le faisaient avant le confinement. Les clients n’ont pas le réflexe et s’approchent de nous. Il faut leur rappeler les consignes. Et tout se passe bien », conclut-elle.

Pilotes maritimes, taxis et livreurs : pas logés à la même enseigne

Dans le port : des pilotes maritimes au premier plan

LE HAVRE. Pavel Pereira tout nouveau président de la station de pilotage. (Photo : Paris-Normandie)

LE HAVRE. Pavel Pereira tout nouveau président de la station de pilotage. (Photo : Paris-Normandie)

Sacré baptême du feu ! Pas de tour de chauffe pour Pavel Pereira, président de la station de pilotage du Havre-Fécamp depuis vendredi 20 mars 2020. Pilote maritime depuis dix-sept ans, membre du bureau jusqu’ici en tant que secrétaire général, celui qui assure une mission de délégation de service public, comme la petite cinquantaine de professionnels, connaît la musique. Mais prendre la barre dans ces circonstances reste particulier. D’autant que l’activité assurée 365 jours par an dans toutes les conditions - qui permet aux porte-conteneurs, rouliers, chimiquiers et paquebots d’accoster et d’appareiller en toute sécurité - tourne à plein régime actuellement.

« Notre secteur est considéré comme prioritaire par l’État pour l’approvisionnement des magasins. Le transport maritime est essentiel pour le ravitaillement. Ce qui fait que le port tourne à 100 % et nous aussi », constate le pilote de 49 ans.
Le trafic a même été assez soutenu jusqu’à mercredi 18 mars avec une légère baisse jeudi 19 mars, mais la moyenne de 180 mouvements et 85 escales par semaine devrait être maintenue avec des navires en provenance du monde entier, dont les pétroliers d’Europe du Nord. Seule l’activité avec les ferries est suspendue. « La chaîne de travail continue et nous avons un rythme normal. Mais, il a fallu prendre des mesures pour s’adapter à la situation », témoigne le pilote Frédéric Le Corre, 51 ans.

Des mesures à bord

Concrètement, chaque pilote travaille désormais une semaine sur deux au lieu du rythme de six jours de travail et quatre jours de repos avec deux bordées bien distinctes pour « éviter que les pilotes se croisent et limiter les contacts ».
Des protocoles ont été mis en place pour que les équipages ne se retrouvent pas dans la même salle. Les pilotines et l’hélicoptère de la station équipés de produits pour l’hygiène sont maintenus. Le service de navettes routières qui permet de venir chercher jour et nuit les pilotes est, lui, suspendu. Là aussi pour éviter tout contact. Les professionnels de la mer sont donc invités à se rendre à la station de pilotage avec leur véhicule personnel.
Pour Frédéric Le Corre, « une fois à bord, nous ne serrons plus la main au commandant bien sûr et respectons les distances de sécurité. Nous n’avons pas de difficulté particulière pour l’instant et je ne me sens pas en danger. Nous avons tous conscience qu’il faut continuer de travailler. » Celui qui côtoie toutes les nationalités (Russes, Philippins, Chinois...) évoque la situation actuelle avec eux, mais « personne ne semble pour l’instant voir le danger comme si le virus était loin ».
Pour Pavel Pereira, « en pleine guerre sanitaire, notre mission joue à plein et tous les moyens sont déployés. Nous espérons maintenir le plus longtemps possible correctement notre activité. » À l’unisson avec les autres partenaires du port.


Dans le taxi : on cherche des clients

Le Havre. Éric et Hicham taxis. (Photo : Paris-Normandie)

Le Havre. Éric et Hicham taxis. (Photo : Paris-Normandie)

Éric et Hicham ont du mal à garder le sourire. Devant leurs deux belles berlines noires vendredi 20 mars après midi, les deux chauffeurs de taxi havrais font le même constat sur cette première semaine de confinement : pas un seul client à l’horizon.

« Ce matin je suis allé à Dieppe, souffle Hicham, pour un pêcheur qui revenait de mer et n’avait pas de moyen de locomotion. À part ça... » « Samedi 14 mars, cela a été notre dernière bonne journée. Nous avons pris en charge les clients qui sortaient des bars. Depuis lundi, j’ai seulement deux ou trois clients par jour, constate Éric. Et encore, ce sont des gens qui ne sont pas encore au courant des mesures de confinement. »

L’attente pour les chauffeurs dépasse parfois l’heure et demie

Vendredi 20 mars après-midi, environ une vingtaine de taxis sont postés sur les arrêts qui leur sont dédiés au Havre contre une cinquantaine actuellement. L’attente pour les chauffeurs dépasse parfois l’heure et demie avant de prendre une course. Pour l’instant, les taxis tiennent grâce aux conventions passées avec les principaux hôpitaux du coin. Une perspective économique peut réjouissante pour le secteur puisque le plus gros du chiffre des taxis est fait entre mars et octobre. Ils ont déjà décalé de six mois le remboursement des mensualités de leur licence.

Ils attendent désormais un retour de leur comptable pour connaître les aménagements précis qu’il est possible d’obtenir. Tous les deux ont entendu parler de la possibilité pour l’État de réquisitionner les taxis pour le personnel soignant, mais cette mesure ne semble pas imminente en Normandie, région où se trouvent relativement peu de cas. Assez de personnes infectées en tous cas pour que Hicham et Éric se montrent prudents. « Nous sommes exposés », assure Hicham. Cela fait maintenant dix jours qu’il ne fait plus monter de clients à côté de lui. Tous vont désormais à l’arrière. Les chauffeurs portent des gants et des masques bien que ces derniers ne soient pas forcément efficaces.


À vélo : pour les livreurs : « Ça ne s'arrête pas »

Rouen. Les services de commande à distance ont instauré cette semaine la « livraison sans contact ». (photo : B.M/PN).

Rouen. Les services de commande à distance ont instauré cette semaine la « livraison sans contact ». (photo : B.M/PN).

« Il y a un billet à se faire, en ce moment, ça ne n’arrête pas ! ». Pour Mawad, livreur pour Uber Eat à Rouen, à peine le temps de discuter avec ses collègues que le signal d’une nouvelle commande retentit sur son smartphone. Au niveau du Palais du Fruit, rue Rollon, où ils sont nombreux à attendre les commandes des autres commerces de la rue, les discussions vont bon train. Pour beaucoup, Uber Eat est en train de tuer Deliveroo : « Uber a lancé une promo cette semaine, les frais de livraison sont offerts, alors forcément, il y a plus de commandes sur cette plateforme. »
Les deux services de commande en ligne ont instauré, depuis le confinement, « la livraison sans contact » : « On arrive devant la porte, on ouvre le sac, on le dépose devant la porte du client, et il se sert lui-même. La politique c’est d’éviter à tout prix le contact direct », explique Théo, livreur Deliveroo croisé rue de la République.

« Moi, j’ai toujours adoré faire du vélo. Et là, c’est vraiment des conditions idéales : la rue nous appartient ! C’est silencieux et vide, c’est presque poétique. »
- Un livreur

S’il reste discret sur son gagne-pain, Muhammad, qui travaille pour Uber Eat, étale, lui, ses bénéfices : « J’ai commencé mon service à 17 heures, il est 20 h 30 et j’ai déjà fait 17 clients. La soirée n’est pas finie mais là je me suis fait un peu plus de 70 € », détaille-t-il vendredi 20 mars soir alors qu’il attend une commande en centre-ville.
« J’ai moi aussi pas mal de commandes, le corona n’a pas refroidi les clients », sourit Nawid, qui attendait à côté de lui.
Patrick, livreur Delivroo quinquagénaire, se réjouit de pouvoir sortir du confinement et ainsi briser la solitude : « Je vis seul. C’est l’occasion de faire de l’exercice, et de voir des gens », explique-t-il à la dérobée.
Toujours en mouvement, entre deux courses, les livreurs traversent une Rouen « quasiment déserte ». « Moi, j’ai toujours adoré faire du vélo. Et là, c’est vraiment des conditions idéales : la rue nous appartient ! C’est silencieux et vide, c’est presque poétique », rougit le jeune homme de 22 ans. Et presque nécessaire, pour les restaurants, devenus totalement dépendants des services de livraison en ligne.

Les entreprises craignent les retombées économiques

Sur les chantiers : « Je vais perdre entre trois et six mois »

Vernon. Tous les chantiers engagés par Vincent Chamayou, coordinateur de travaux, sont suspendus ou reportés. Il vit sur sa trésorerie pour une durée indéterminée (photo PN).

Vernon. Tous les chantiers engagés par Vincent Chamayou, coordinateur de travaux, sont suspendus ou reportés. Il vit sur sa trésorerie pour une durée indéterminée (photo PN).

La décision n’a pas été facile à prendre, mais mercredi 18 mars, Vincent Chamayou, travailleur indépendant franchisé pour l’enseigne nationale Illico Travaux a opté pour « ce que j’ai jugé être mon devoir citoyen ». À 43 ans, le coordinateur de travaux pour les particuliers ou les professionnels a choisi de rester chez lui, à Vernon, et de garder sa fille pour permettre à la maman de Lucile, qui travaille dans l’industrie pharmaceutique, de poursuivre son activité. « En début de semaine, j’étais complètement dans le flou, explique-t-il. Impossible de télétravailler dans le bâtiment, mais est-ce qu’il entre dans les métiers essentiels à la nation ? Est-ce qu’on a le droit de circuler ou pas ? Je n’avais pas une image claire de la situation. »

Vincent Chamayou fait le tour des artisans avec lesquels ils collaborent depuis trois ans. « Certains continuaient à travailler, d’autres pas. J’ai contacté les clients. Certains voulaient que leurs travaux se poursuivent. » Mercredi 18 mars, lorsque les négoces de matériaux ferment, le couperet tombe. « J’ai stoppé la partie commerciale et annulé tous mes rendez-vous. »
Le printemps est le moment où s’organisent, généralement, les chantiers qui débuteront à l’automne. « Les marchés du bâtiment et de l’immobilier tournaient bien. J’espère juste que les clients ne vont pas renoncer aux devis qu’ils ont signés », soupire-t-il. Désormais, les chantiers en cours sont arrêtés, les nouveaux reportés, sans savoir jusqu’à quand. « Je vis sur ma trésorerie. Je vais perdre entre trois mois et six mois de chiffre d’affaires. » Quant aux promesses d’aides gouvernementales, elles ne sont pas claires non plus.

Questions sans réponses

« On parle d’une aide de 1 500 € si on peut prouver une baisse du chiffre d’affaires de 70 %. En mars, ce ne sera pas le cas puisque la crise arrive en milieu de mois. Quand sera-t-elle versée ? En une ou plusieurs fois ? s’interroge Vincent Chamayou. Même le comptable ne le sait pas. » Pourtant, il ne regrette pas d’avoir quitté l’industrie pharmaceutique en 2015, après quinze ans en chimie analytique. « On testait la qualité des principes actifs des produits avant les essais cliniques. Il y a eu des licenciements économiques. Il a fallu continuer à travailler malgré un plan social, et les valeurs de mon entreprise ne correspondaient pas aux miennes. Quand on est salarié, on s’accroche à son poste, on a peur de perdre ce que l’on a et on ne tente plus rien. » Lui a tenté, et réussi, une reconversion comme chargé d’affaires du bâtiment.
Si faire une croix sur ses vacances estivales pour rattraper le temps perdu en confinement ne lui fait pas peur, il craint deux choses : être touché par le coronavirus « parce que je n’ai pas une couverture sociale terrible » et « la récession qui pourrait suivre la crise ». Des peurs partagées par beaucoup.


Dans l'entreprise : « Le flou le plus complet »

Saint-étienne-du-rouvray. Le patron a dû mettre ses équipes de chantier au chômage technique. (Photo : DR)

Saint-étienne-du-rouvray. Le patron a dû mettre ses équipes de chantier au chômage technique. (Photo : DR)

« Ce week-end encore, je pensais que tout allait démarrer normalement. J’ai su que ce serait plus compliqué lorsque mes clients, comme Total ou l’une des filiales d’Engie, ont commencé à m’appeler dimanche pour annuler les chantiers. » Interrogé vendredi 20 mars, Frédéric Jarnoux, dirigeant de TRS applications, confie être pour l’instant « dans le flou le plus complet ».

Le patron de la petite structure situé à Saint-Étienne-du-Rouvray spécialisée dans la maintenance des réseaux enterrés d’énergie a décidé lundi 16 mars de cesser l’activité des chantiers de son entreprise et de « mettre en place le télétravail pour le personnel administratif, notamment mon adjoint et mon assistante. On s’est arrangé pour avoir des moyens de communication sur notre serveur. Lundi, je ne savais pas encore quelle forme le confinement allait prendre. Mardi, mon expert comptable m’a conseillé de mettre mes équipes au chômage technique. J’ai alors tout mis en ordre pour que tout le monde parte chez soi », énumère-t-il.

« C’est là qu’on voit le vrai visage des gens. »
- Frédéric Jarnoux, chef d'entreprise

Pour la partie « opérationnelle » de son entreprise, Frédéric Jarnoux a dû rassurer : « J’ai appelé mes six gars, pour leur dire qu’on pouvait les payer. Ce n’est pas le cas de toutes les petites boîtes. Les aides arriveront de façon rétroactive. Certains n’auront pas la trésorerie pour tenir. J’ai des amis chefs d’entreprise qui me disent qu’ils pourront payer les salaires de mars, mais pas ceux d’avril. Il y a aussi des patrons qui ont la trésorerie pour régler fournisseurs et salaires, mais qui ne payent pas. C’est là qu’on voit le vrai visage des gens. »
« Tout devrait se clarifier la semaine prochaine
, espère-t-il. On va voir à quelle sauce on va être mangé. Je suis moins serein qu’au début de semaine, car le confinement risque de durer. »


À l'hôtel : en attendant la retraite aux Canaries

Saint-Marcel. Jeudi 19 mars après-midi, le cahier de réservations de l’hôtel du Haut-Marais était désespérément vide (photo PN).

Saint-Marcel. Jeudi 19 mars après-midi, le cahier de réservations de l’hôtel du Haut-Marais était désespérément vide (photo PN).

« J’ai une réservation pour ce soir. Aujourd’hui, j’ai sauvé l’honneur. » Jeudi 19 mars après-midi, l’hôtel du Haut-Marais, à Saint-Marcel, est désespérément vide depuis plusieurs jours. « Ça se présente très mal », s’inquiète Dominique Martin, 61 ans, qui seconde son mari Luc dans la gérance de l’hôtel que ses parents ont construit il y a une cinquantaine d’années. « Nous accueillons beaucoup d’ouvriers qui travaillent sur les chantiers de la région et ils sont tous à l’arrêt. Les mois de janvier et février sont toujours des mois creux mais cette année, avec les élections, c’était déjà pire. »

Le couple d’hôteliers a pris, comme d’habitude, quinze jours de vacances en janvier et contracté un emprunt pour faire des travaux de rénovation dans son établissement. « Nous avons changé l’enseigne, les bornes wifi pour permettre à l’envoi de gros fichiers et nous allons repeindre le salon, la réception et la salle du petit-déjeuner. Heureusement, nous avons déjà acheté la peinture. » Le couple, qui réalise la majeure partie des travaux par lui-même, risque en revanche de manquer de matériaux pour mettre, comme prévu, les salles de bain de deux des 27 chambres aux normes pour les personnes à mobilité réduite. « D’habitude, notre activité reprend en mars et avril avec une vingtaine de réservations par week-end.Mais les salons, comme celui du Lego prévu le 4 avril à la salle du Virolet, sont annulés, constate la sexagénaire. Notre fille, salariée permanente de l’hôtel, est au chômage technique. »

En vente

Depuis lundi 16 mars, le téléphone reste silencieux. « J’en profite pour ranger le sous-sol, planter des fraisiers et des framboisiers, faire le repassage que j’avais laissé de côté, et mettre à jour tous les comptes de l’hôtel même si les cabinets comptables sont fermés », reprend Dominique Martin qui a cru, à trois reprises, avoir trouvé un acquéreur pour l’hôtel, en vente depuis quatre ans. « J’espère retrouver rapidement nos touristes qui viennent à Giverny, les ouvriers qui travaillent au Village des marques à Douains, et les familles invitées à des mariages dans le secteur. » En attendant la vente de l’hôtel et la retraite dont elle rêve : « Sous le soleil des îles Canaries où nous allons en vacances tous les ans. »


Dans les serres : « Si on ne reprend pas fin avril, ça va être un carnage »

La Poterie-Cap-d’Antifer. Patricia Hubin et son mari Stéphane, accompagnés de leur apprenti et leur employée saisonnière, ne savent pas de quoi demain sera fait (photo Fleurs de sel).

La Poterie-Cap-d’Antifer. Patricia Hubin et son mari Stéphane, accompagnés de leur apprenti et leur employée saisonnière, ne savent pas de quoi demain sera fait (photo Fleurs de sel).

Patricia Hubin n’y va pas par quatre chemins. « Pour notre filière, c’est un drame. Nous faisons 70 à 80 % de notre chiffre d’affaires entre avril et juin. » Responsable avec son mari Stéphane de l’exploitation horticole Fleurs de sel à La Poterie-Cap-d’Antifer depuis 1998, Patricia Hubin se montre très pessimiste et ose à peine espérer faire 10 % de son chiffre habituel. « Si le commerce ne reprend pas fin avril, ça va être un carnage », prévient la professionnelle. Le couple a déjà dû se résoudre à faire des choix drastiques : « Toutes les primevères, on a été obligés d’en faire le deuil. À quoi bon perdre du temps à arroser alors que c’est une culture qui ne va pas se vendre ? »

Refus du report des charges

Fermée depuis le 15 mars, l’entreprise propose désormais des livraisons ou de la vente à emporter sur la propriété. Mais d’autres enseignes n’ont pas à se restreindre. Patricia Hubin est en colère contre la grande distribution qui ont eux, le droit de vendre des denrées non alimentaires et elle s’attaque également aux jardineries qui continuent à ouvrir, car ils proposent des produits alimentaires pour animaux par exemple. « Nous avons remonté l’information aux fédérations, mais rien ne bouge », regrette Patricia Hubin. Elle souhaiterait pouvoir rouvrir, dans le respect des règles sanitaires. Le couple de propriétaires a fait le choix difficile de mettre son apprenti et sa salariée saisonnière au chômage partiel. « Alors que nous avions le projet de lui proposer un CDI. Désormais tous les deux ne travaillent qu’une journée par semaine », précise Patricia Hubin. Le couple a également refusé le report des charges. « On nous l’a proposé. Mais dans trois mois ce serait la double peine », juge l’horticultrice.

En ville, une ambiance particulière

Dans le bus : « On roule dans une ville déserte »

Rouen. Le directeur général de Transdev Rouen, Guillaume Aribaud, annonce qu’un service minimum sera mis en place dès lundi 23 mars 2020. (photo Paris-Normandie/Boris Maslard)

Rouen. Le directeur général de Transdev Rouen, Guillaume Aribaud, annonce qu’un service minimum sera mis en place dès lundi 23 mars 2020. (photo Paris-Normandie/Boris Maslard)

 « Globalement, les gens comprennent l’ampleur des mesures ». Pour ce conducteur de bus à Rouen, qui a découvert « l’ambiance » jeudi 19 mars en reprenant son service : « On roule dans une ville déserte. Niveau temps de parcours, notre compteur affiche des avances phénoménales, on arrive tout le temps en avance ! »
« Il y a un peu de monde dans le bus
, constate le chauffeur, en fonction depuis 2016, même si c’est une fréquentation limitée. Certains ne respectent pas le confinement, j’ai vu des jeunes avec leur skate qui faisaient des sauts de puce par exemple ».
« On reçoit quelques encouragements, assure-t-il, deux ou trois fois par jour. Les gens nous disent qu’ils sont reconnaissants qu’on leur permette d’aller travailler ou de faire leurs courses. Tant qu’on peut assurer notre mission de service public, je suis pour continuer. »

Service minimum à partir de lundi 23 mars

Pour les 690 chauffeurs de la compagnie, un système de rotation est en train d’être mis en place pour répartir le chômage technique parmi les opérateurs.
Selon le directeur général de Transdev Rouen, Guillaume Aribaud, toutes les mesures de sécurité ont été prises en amont. « Nous sommes confrontés à une crise majeure et à une situation que l’on n’aurait jamais crue possible : nous sommes impactés alors que nous devons assurer le service public. Mais nous avons vraiment cherché à anticiper la crise dès février », assure-t-il.
« Nous avons commencé par distribuer du gel hydroalcoolique, puis des lingettes désinfectantes. La vente à bord est arrêtée et la porte avant des bus, fermée. Nous maintenons une séparation de minimum un mètre entre le conducteur et les passagers. Nous avons également des équipes mobiles qui nettoient les distributeurs automatiques de titres avec des virucides », liste le directeur.
« À partir de lundi (23 mars), un service minimum de 25 % du service traditionnel sera assuré », s’engage-t-il, rappelant toutefois que « le bus n’est pas fait pour se balader, mais pour aller au travail ou faire ses courses de première nécessité ».


Dans la mairie : au service de la solidarité

En mairie, les effectifs sont réduits. (Photo d'illustration Adobe Stock)

En mairie, les effectifs sont réduits. (Photo d'illustration Adobe Stock)

Les effectifs de Michaël Penanhoat, responsable de la régie technique municipale d’Harfleur, sont réduits depuis mardi 17 mars, passant de 30 agents à quatre. Une équipe de deux est dédiée à la propreté de la ville, intervenant de 10 h à 12 h, puis de 15 h à 17 h. « On ramasse les sacs poubelles que les gens ne mettent pas dans les conteneurs et qui ne sont pas ramassés par la communauté urbaine », explique Michaël Penanhoat. Malheureusement, l’instauration du confinement n’est pas allée de pair avec une baisse des incivilités. « Notre véhicule de ramassage a une capacité de 2 m³ et nous l’avons rempli deux fois en un après-midi : à l’approche du printemps, les gens se débarrassent de piscines sur pied, on a retrouvé des bancs de musculation, du mobilier… », énumère le responsable.

Une mission d'information

Une autre équipe de deux agents gère les urgences rencontrées dans les bâtiments, la voirie, les installations pour le conseil municipal et les modifications du marché dominical. « Désormais, ce marché ne fera que de l’alimentaire. Les stands seront espacés de 7 m chacun et des points d’eau seront mis en place pour que les maraîchers puissent se laver les mains régulièrement. » Les équipes de Michaël Penanhoat seront alors certainement appelées à renforcer les effectifs de la police municipale pour faire respecter les distances de sécurité. Vis-à-vis de la population, les agents ont également une mission d’information. « On a affiché, sur les panneaux électoraux, les recommandations à suivre en plus des notes d’information, sur 13 sites de la ville. Nous avons également dû fermer les cimetières, les aires de jeux et les terrains de quartier où nous avons apposé des panneaux d’affichage expliquant la fermeture de ces espaces. »

Une constante à Harfleur, la solidarité

Sont-ils inquiets dans l’exercice de leur mission ? « On se sent parfaitement en sécurité parce que nous respectons scrupuleusement les gestes barrière. On désinfecte tout systématiquement, nos clés de voiture, les volants des camions et nous avons des gants jetables à disposition. On est bien équipés, on a même reçu du produit désinfectant du service d’hygiène des locaux en plus de nos lingettes. » Le planning de Michaël Penanhoat a même anticipé un éventuel prolongement du confinement. Une constante à Harfleur, la solidarité : « Si le service de la restauration municipale qui distribue les repas aux personnes isolées avait besoin de renfort, mon service viendrait l’épauler. »


À l'église : la foi envahit les terres numériques

Saint-Martin-de-Boscherville. Vendredi 20 mars 2020, à 11 h, l’abbé a diffusé sa messe en direct sur Facebook. (Photo : DR)

Saint-Martin-de-Boscherville. Vendredi 20 mars 2020, à 11 h, l’abbé a diffusé sa messe en direct sur Facebook. (Photo : DR)

Vendredi 20 mars, 11 h, à Saint-Martin-de-Boscherville, la messe commence comme d’habitude avec l’abbé Henri Delavenne, dans l’abbaye Saint-George-de-Boscherville-en-Roumare. Seule différence : elle est « numérique ». Interdite de messe, l’Église investit, plus que jamais en ces temps de confinement, les terres numériques. Cette fois-ci, elle est diffusée sur Facebook. Quelques dizaines de paroissiens-internautes la suivent en direct et échangent sur le chat, comme Bernadette, qui remercie l’ecclésiastique de 44 ans pour « ces moments de partage ». Quelques heures plus tard, la messe compte quelque 335 visionnages.
« Nous avons plus de gens qui suivent la messe en virtuel que d’habitude en physique, pour une messe de semaine », se réjouit l’abbé, qui vit sa première semaine de confinement « tranquillement ». « Les consignes de l’évêque sont tombées jour après jour : on a annulé nos rendez-vous physiques, qui sont devenus téléphoniques. Mardi, nous étions confinés à domicile, mais nous avions le droit de continuer les enterrements à 100 personnes. Puis le nombre a baissé : aujourd’hui, c’est 20 maximum. »

Une séance de catéchisme virtuelle pour les adultes

Depuis l’annonce du coronavirus, « on a beaucoup travaillé sur Internet », affirme l’abbé, qui a « eu de la chance d’avoir quelques outils en place avant l’épidémie. Mais depuis, tout est monté en puissance. Ça s’est répandu comme une trainée de poudre », s’enthousiasme-t-il. Nous avons un site Internet, une page Facebook, un compte Instagram, plusieurs WhatsApp, un blog avec les homélies enregistrées pour le lendemain. Les jeunes du catéchisme posent des questions sur ces réseaux et on leur répond avec des enregistrements de deux, trois minutes. Nous avons même passé une séance de catéchisme pour adultes en virtuel, et je pense que nous allons garder cette configuration après l’épidémie parce que les retours sont très bons. »

Enfin, si les dérogations autorisent les déplacements pour l’activité physique, les courses ou le travail, l’abbé assure que « la nourriture spirituelle est indispensable. Je n’incite pas les paroissiens à venir à l’église, je dis juste qu’elle est ouverte, qu’ils ont le droit d’entrer, tout en respectant les mesures de sécurité sanitaire, bien sûr ».


À la pompe : « Ma station est devenue ma famille »

Depuis une semaine, Karine*, est en RTT pour une quinzaine de jours. « Des congés prévus de longue date parce que c’est difficile de les poser. » Et pour cause ! Difficile pour la quadragénaire de lâcher la station essence implantée dans l’agglomération rouennaise dans ces circonstances même si sa maison, en pleine nature, a de quoi adoucir cette assignation à résidence. « Je suis privilégiée. Je plains ceux qui sont en appartement. Pour eux, c’est la double peine », compatit-elle, tout en admettant que « la sensation de manque de liberté est bien présente ».
Depuis une vingtaine d’années, Karine se consacre corps et âme à son métier. « C’est ma passion , reconnaît-elle volontiers. J’aime les gens, je crois encore qu’il y a des gens bien. » Alors abandonner ses clients est presque une punition.

La fréquentation chute de 75 %

« On se connaît tous. C’est devenu ma famille. La plupart de mes clients viennent régulièrement, une ou deux fois par semaine. Ce sont pour beaucoup des professionnels. » Mais depuis le mercredi 18 mars, elle a vu la fréquentation des bornes à essence chuter de 75 %. Elle a continué à accueillir avec toujours un sourire, une plaisanterie, de quoi alléger la chape de plomb. Sans négliger les mesures de précaution incontournables qu’elle n’hésite, son franc-parler aidant, à rappeler aux moins rigoureux. « Depuis début mars, on observe les distances. Le comptoir fait plus d’un mètre de large, ce qui facilite les choses. On a commencé à nettoyer plusieurs fois par jour les poignées de porte, les surfaces, et à se laver les mains très régulièrement. » Si son employeur était en attente de matériel spécifique, Karine a improvisé. « J’avais du désinfectant en réserve et j’ai acheté un produit antiseptique. Je ne suis pas parano, juste prudente. Chacun doit être responsable de lui-même et des autres. »
Quand elle reprendra le travail, ce sera « sans inquiétude, sereine. Je suis fataliste mais vigilante. La peur n’évite pas le danger. »
*Le prénom a été changé.


À l'association caritative : « Nous fermons et ça fait mal au cœur »

Oissel. Cyria Lhuillier est secrétaire de l’association Solinor. (Photo : Paris-Normandie)

Oissel. Cyria Lhuillier est secrétaire de l’association Solinor. (Photo : Paris-Normandie)

Elle a tenu bon jusqu’à vendredi 27 mars mais l’association Solinor, dont Cyria Lhuillier est la seule salariée, jette l’éponge. Provisoirement. « Nous fermons et ça fait mal au cœur. C’est de plus en plus difficile d’approvisionner notre épicerie solidaire auprès de la Banque alimentaire qui tourne au ralenti. La situation sanitaire est aussi de plus en plus inquiétante pour la dizaine de bénévoles qui assurent le service », explique la secrétaire. Âgée de 48 ans, cette mère de trois enfants qui vit désormais avec son chat, Bébé, a dédié sa vie à aider son prochain. « J’ai été dix ans aide-soignante. J’ai dû arrêter à cause d’un problème de dos », regrette-t-elle. Après une activité d’aide à domicile, elle a repris ses études pour passer un BEP et un Bac des métiers de l’administration. C’est pour un stage qu’elle met le pied à Solinor, basée à Oissel. « J’ai trouvé une équipe super, joviale, et très sociale. Je me trouve bien plus utile ici que derrière un bureau. »

250 personnes s'adressent à l'association

L’association anime une épicerie solidaire qui vend des produits « 80 % moins cher que dans un magasin classique », explique la quadragénaire. « Six tomates coûtent 0,50 €. » Elle est ouverte aux « retraités, aux jeunes, aux handicapés » qui justifient de faibles ressources. « Nous distribuons aussi des colis aux bénéficiaires qui nous sont envoyés par l’assistante sociale, reprend Cyria Lhuillier. Un colis pour une personne vendu 3 € fournit des repas pour environ une semaine. Mais lorsqu’il y a grande urgence, on le donne. » Deux cent cinquante personnes s’adressent à l’association qui n’est pas subventionnée et fonctionne grâce aux animations qu’elle organise. La foire à tout prévue les 12 et 13 avril sur les quais d’Oissel est d’ores et déjà annulée. Un coup dur pour Solinor tout comme sa cessation d’activité « jusqu’à une date indéterminée ».


Derrière le camion benne : « Nous avons aussi notre part à faire »

Le Havre. Mathieu, Stéphane et Bader vendredi matin lors de la tournée à Rouelles (photo FV/PN).

Le Havre. Mathieu, Stéphane et Bader vendredi matin lors de la tournée à Rouelles (photo FV/PN).

À 7 h 30 vendredi 3 avril, la journée est déjà bien entamée pour les ripeurs de la communauté urbaine du Havre. Mathieu, Stéphane et Bader sont en tournée dans les quartiers de Rouelles et d’Aplemont. Un secteur qu’ils connaissent bien et qu’ils ont l’habitude de sillonner. Mais depuis le début du confinement, leur quotidien d’éboueur est quelque peu chamboulé. « On fait beaucoup plus attention à nos équipements », explique Mathieu, arborant une tenue orange, la couleur des agents titulaires.

En plus de leurs éléments de protection individuelle habituels, les trois collègues disposent désormais de gel hydroalcoolique dans leur camion et portent un masque pendant leur tournée. « Il y a beaucoup de choses qui sont mises en œuvre, estime Bader. Mais forcément, nous sommes un peu inquiets. Le coronavirus, on y pense. On ne sait pas ce que l’on peut ramener à nos familles. » En plus de ces mesures prises pendant la tournée, d’autres sont mises en place au dépôt. « Nous sommes séparés en deux équipes. Certains collègues arrivent à 5 h, d’autres à 5 h 30. Cela permet de limiter les contacts. Mais cela fait drôle de ne plus se dire bonjour le matin », reconnaît Stéphane. Les locaux et les camions sont désinfectés chaque jour.

Moral boosté par les gestes de sympathie

Actuellement, le service tourne grâce à un pool de renforts, car sur les 284 agents, on compte pratiquement 30 % d’absents. Principalement des personnes considérées comme « à risques » face au Covid-19. Alors, le trio a bien conscience de se trouver en première ligne. « Nous sommes prêts à continuer autant de temps qu’il le faudra. Nous avons aussi notre part à faire, comme dans les hôpitaux, sourit Mathieu. Il faut que la France continue à vivre. »

Les ripeurs ont le moral boosté par les gestes de sympathie, de plus en plus nombreux, qu’ils reçoivent de la part de la population. Encore ce matin, ils ont récupéré un mot sur une poubelle où un grand « merci ! » est écrit à la main. « Nous avons aussi des gens qui nous saluent ou qui lèvent le pouce lorsqu’ils nous voient », relate Stéphane. Tous les trois sont visiblement très touchés par ces gestes. Alors, pour les aider dans leurs efforts, ils ont quelques conseils à adresser à la population. « Bien fermer les sacs, ne pas mettre directement les déchets en vrac dans votre poubelle en plastique », explique Mathieu. Cela évite aux éboueurs d’être directement en contact avec des mouchoirs par exemple, qui se trouvent en nombre actuellement dans les ordures des Havrais.
« Il faut éviter aussi de laisser les sacs par terre, car en ce moment, les goélands et les renards s’en donnent à cœur joie », ajoute Stéphane. Des petits riens qui changent tout pour ces hommes au front.


Sur le marché : « J’en faisais cinq avant »

Conches-en-ouche. Le dernier marché pour le primeur. (Photo : PN)

Conches-en-ouche. Le dernier marché pour le primeur. (Photo : PN)

Sous un ciel gris de circonstance, le grand marché sous le parc du jeudi matin, à Conches-en-Ouche, fait peine à voir. Là où il y a quelques semaines encore, une quarantaine de stands proposaient leurs victuailles, ils ne sont plus que cinq à se partager l’espace d’un petit parking. Les règles drastiques édictées par la préfecture de l’Eure pour le maintien de 30 marchés dans le département sont scrupuleusement respectées : huit stands maximum à bonne distance, un sens de circulation, des marquages au sol... « C’est la misère », glisse un habitué qui patiente devant un vendeur de volailles.

Commerce local

L’activité de Philippe Évrard, marchand de primeurs installé à Burey, près de Conches-en-Ouche, a subi un brutal contrecoup. « Il ne me reste plus que ce marché, alors que j’en faisais cinq, dont celui d’Évreux », indique-t-il, derrière son stand de fruits et de légumes encore bien garni. S’il évoque un manque à gagner encore difficile à chiffrer, il songe aussi à la dizaine de producteurs locaux qui le fournissent habituellement, le reste de ses achats provenant des halles, à Rouen : « Le couperet est tombé d’un coup. C’est dur pour les mandataires. Les halles sont confinées également.On discute et on achète la marchandise sans trop la voir ni pouvoir la toucher. »
Pour écouler la production, le commerçant a mis en place un drive depuis quelques jours, qui « marche gentiment ». Alors que la saison des salades, des radis et des fraises s’annonce, les producteurs locaux ne sont pas en manque de bras, estime-t-il, contrairement à d’autres régions. S’il s’inquiète de la « casse qu’il va y avoir après tout ça », Philippe Évrard pointe un effet bénéfique de cette situation : « Les gens vont maintenant au plus près et retrouvent leur commerce local. Cela remet les pendules à l’heure. »

La famille, le premier refuge du confinement

Entre retraités : « On profite de notre jardin »

Vernon. Nicole et Jean-Paul ont fait l’inventaire de leur bibliothèque. (Photo : Paris-Normandie)

Vernon. Nicole et Jean-Paul ont fait l’inventaire de leur bibliothèque. (Photo : Paris-Normandie)

« Nous n’avons pas beaucoup changé nos habitudes et nous ne sommes pas plus inquiets que ça. Nous nous sentons protégés en restant à la maison. » Nicole, 68 ans, vit avec Jean-Paul, 65 ans, et Guillaume, son fils de 40 ans, dans le quartier de Bizy à Vernon. La crise n’a pas entamé son dynamisme. « Pour l’instant, on profite de notre jardin et lorsqu’il fera moins beau, on attaquera le grand ménage de printemps dans la maison », envisage-t-elle jeudi 19 mars.
Vendredi 13 mars, le couple est allé faire les courses. Presque comme d’habitude, avec un peu plus de prévoyance. « Nous sommes tranquilles pour presque quinze jours et nous irons au pain de temps en temps », reprend la sexagénaire. Une sortie, attestation de circulation en poche, et après avoir demandé aux voisins nonagénaires s’ils avaient besoin de quelque chose. « Sinon, on ne voit personne. Juste un petit coucou de jardin à jardin avec les habitants de la rue. »

Une vie presque normale de retraités

Dévoreurs de livres, les deux retraités ont fait « l’inventaire de la bibliothèque et nous avons de quoi tenir quelque temps ». Elle s’est plongée dans la lecture d’Un avion sans elle de Michel Bussi. Jean-Paul a opté pour un roman de Jacques Mazeau, La vengeance du loup. « Mais, de temps en temps, je change pour un best of de Coluche », sourit-il. Ce qui lui manque le plus ? Les longues balades à vélo des premiers beaux jours. « Je me limite à tourner dans le quartier. » Quant à Guillaume, « il regarde des séries mais il tourne plus en rond que nous », ajoute Nicole.
Pour s’informer, le couple de retraités suit encore un peu plus assidûment que d’habitude les journaux télévisés. « Le matin, je mets une chaîne d’informations en continu pour avoir les informations de la nuit, précise l’ancienne assistante en école maternelle. À midi et le soir, on navigue entre TF1 et France 2. »
Il y a aussi les « petits jeux » sur la tablette et l’ordinateur pour passer le temps : des mots croisés en ligne pour elle, Candy Crush pour lui. Une vie presque normale de retraités, en quelque sorte !


En famille : faire bloc ensemble

Carine Samb et sa famille. (Photo : DR)

Carine Samb et sa famille. (Photo : DR)

Alina Susu, 36 ans, est une maman inquiète pour la scolarité de ses deux filles en classe de CP et CE1 à l’école de la Mailleraye au Havre. « Même si les maîtresses envoient les devoirs par Internet, ce n’est pas pareil. J’ai peur que les enfants prennent du retard », s’inquiète la maman. Une crainte redoublée par les difficultés liées aux outils informatiques. « Nous n’avons pas d’imprimante. Les maîtresses envoient les devoirs pour chaque classe l’après-midi, je les transfère par mail à mon mari qui peut les imprimer le lendemain matin au cabinet dentaire où il travaille. Nous faisons donc les devoirs avec un jour de retard. »

Pas plus de tente minutes de télévision

Mais le plus difficile à supporter pour les petites, c’est de ne pas pouvoir sortir. « On va juste un peu derrière le bâtiment, dans le jardin, pour faire du sport pendant trente minutes. » Leurs amis leur manquent aussi. « Elles sont deux, elles ne s’ennuient pas ensemble. J’essaie de les occuper, les journées sont longues sans parc ni copains. Heureusement, j’avais acheté des cahiers d’activité. » Peu de télévision, Alina n’autorise pas plus de trente minutes, même en cette période de confinement. Prévoyante, elle avait fait des provisions, lui évitant d’avoir à sortir. « En Italie, c’était tout fermé, en Espagne aussi. On savait que ça allait arriver chez nous aussi. »

L’annonce du confinement a été pour Carine Samb, directrice des ressources humaines dans une collectivité, une prise de conscience brutale de la gravité de la situation. « Le danger est devenu soudain présent partout. » Séparée du père de ses enfants – sa fille Aenor est en classe de CE2 et son fils Ewen en 4e au collège – elle avait pu jusqu’alors s’arranger avec lui sur sa semaine de garde. « J’étais tiraillée entre mes responsabilités professionnelles que je me devais d’exercer et mes jeunes enfants que j’ai eu le sentiment d’abandonner, d’autant plus que j’ai manqué de temps pour préparer le suivi de leur scolarité. » Puis, le couperet du confinement tombe. Elle récupère ses enfants et se doit de rester opérationnelle en télétravail. Son planning désormais alterne des plages de travail pour les enfants, des activités physiques familiales et du temps libre.


En attente de cours : des étudiantes entre Mario Kart et révisions

ROUEN. Jeanne potasse ses cours alors que Raphaelle range ses affaires (Photo Boris Maslard/PN).

ROUEN. Jeanne potasse ses cours alors que Raphaelle range ses affaires (Photo Boris Maslard/PN).

Nous ne sommes pas allés bien loin pour trouver les deux étudiantes interrogées dans nos colonnes : ce sont les filles d’un collègue de la rédaction, qui comme moi, travaille de chez lui.
Pour Raphaëlle, la cadette, la semaine a démarré par une opération sauvetage. « Le plus dur, ça a été de partir avant d’être confinée. Ma tante est venue m’aider pour prendre mes affaires et les rapatrier chez mes parents, à Rouen », témoigne la jeune femme de 19 ans, étudiante à l’Edhec, école de commerce située à Lille. « Pour l’instant, on est dans le flou, on n’a aucune information. Si ce n’est que l’école ferme, et ne rouvrira qu’en septembre, car les étudiants étrangers ont dû rentrer chez eux. Mais on ne sait toujours pas si on aura un stage cet été ou si nos examens auront bien lieu. Pour l’instant, des cours à distance sont organisés à partir du 25 mars », explique-t-elle. Vendredi 20 mars, en fin d’après-midi, le couperet est tombé : les stages ne seront pas obligatoires.
La situation ne semble pas la déranger outre mesure : « L’ambiance est plutôt à la détente à la maison. Pour l’instant, je m’entraîne plus à la Switch qu’autre chose », plaisante-t-elle.

Volontaire pour aider au CHU de Rouen

Son aînée, Jeanne, 22 ans, est élève infirmière à la Croix-Rouge en troisième année. « On nous a annoncé en fin de semaine dernière que l’école était fermée, qu’elle prévoyait des cours à distance, et que nous étions mobilisés par l’Agence régionale de Santé (ARS). On doit rester disponible dans la région », résume-t-elle. « Pour l’instant, on a eu deux cours en vision-conférence de quarante minutes mercredi et des exercices d’anglais via la plateforme de l’école. On nous incite à bosser sur nos mémoires, qui sont à rendre le 11 mai. »

Elle qui a « respecté les consignes » du confinement, s’apprête à sortir du cocon familial, pour la première fois depuis dimanche 15 mars, en allant travailler au CHU de Rouen samedi 21 et dimanche 22 mars, aux urgences digestives. « L’école nous a demandé si nous étions volontaires pour aider, explique l’étudiante. Moi, je travaille déjà là-bas en tant qu’aide-soignante. Je connais les consignes. J’y serai donc plus efficace qu’ailleurs. »


Dossier réalisé par la rédaction des éditions du dimanche de Paris-Normandie

Photos : Boris Maslard et Stéphanie Peron

Mise en page : Jérémy Chatet