Coronavirus. Chroniques d'un journal confiné

Les journalistes de Paris-Normandie vous racontent leur quotidien

Paris-Normandie

(Photo d'illustration : Adobe Stock)

(Photo d'illustration : Adobe Stock)

Comment exercer le métier de journaliste depuis son canapé quand on est censé informer le lecteur de ce qui se passe dans son environnement extérieur ?

Avec la période de confinement imposée en France pour lutter contre la propagation du coronavirus, c’est le défi lancé à quasiment toute la profession. À Paris-Normandie, la grande majorité des rédacteurs et rédactrices le relève en observant les consignes de confinement dues à l'épidémie de coronavirus.

Jour après jour, on vous raconte comment un journal confiné peut continuer à informer. Témoignages.

Depuis le 16 mars 2020, le siège de Paris-Normandie, situé sur les quais de Rouen, rive gauche, s'est peu à peu vidé de ses effectifs.

Depuis le 16 mars 2020, le siège de Paris-Normandie, situé sur les quais de Rouen, rive gauche, s'est peu à peu vidé de ses effectifs.


Jour 1 - Mardi 17 mars 2020

« Me voilà journaliste de salon »

Mardi 17 mars, jour 1. La guerre au coronavirus est déclarée, une fois n’est pas coutume je suis debout à 6 h du mat (oui, ça remue dans ma tête). La dernière fois que ça m’est arrivé, c’était quand on partait en vacances avec mes parents dans le Midi, dans les années 70. C’était hier, en temps de paix.

Ironie de l’histoire, alors qu’il pleut sur Rouen depuis Lubrizol, le premier jour de confinement est salué par un soleil radieux, insolent. Enfin le premier jour… Je n’ai pas mis les pieds dehors depuis samedi et j’en ai déjà marre.

Journaliste à la rédaction locale de Rouen, j’ai donc couvert dimanche soir le premier tour des élections municipales en direct de ma cuisine. Bonjour l’ambiance de campagne qui fait tout le sel d’un tel événement. Vive le téléphone. Aujourd’hui, mon défi est de me connecter au système éditorial du journal avec mon ordinateur personnel, alors que d’autres ont choisi d’embarquer le matériel de bureau chez eux. Vive internet. À la locale, on a créé un groupe WhatsApp pour s’échanger les infos, se répartir les sujets, communiquer. Merci les réseaux sociaux.

Je me sens moins seule, parce qu’en fin de matinée, j’en suis à mon quatrième café en attendant les consignes de la chef. À 11 h, une heure avant le couvre-feu, je craque. Je sors. Tout bêtement j’ai besoin de fournitures du bureau, la bonne excuse… À la rédaction, restent deux ou trois irréductibles, j’ai l’impression que tout est normal, comme avant. Je respire. Mais va falloir rentrer, avec pour mission de faire une interview d’Yvon Robert, maire de Rouen pour encore un peu plus de temps que prévu, rapport au report des élections.

Avec les collègues on se dit au revoir sans savoir quand on se reverra. Ça fait drôle quand même. Il est 12 h 30, je passe faire une ou deux courses à la supérette parce que dans mon frigo, il y a un sachet de fromage râpé, deux canettes de Coke light et une vieille tranche de jambon périmé. Des clients portent le masque, les employés du magasin, des gants : ça fait flipper. Je ne suis pas hors-la-loi, la carte de presse sert de sésame et nous permet de circuler librement en zone supposément occupée par un ennemi invisible. Au moindre contrôle, je suis en règle. Si un jour on m’avait dit que je devrais présenter ma carte de presse pour acheter une baguette…

Sandrine Grosjean


Jour 2 - Mercredi 18 mars 2020

« J'ai testé l'école à la maison »

Attention, ce récit est humoristique. Aucun enfant n’a été physiquement ou moralement maltraité durant sa rédaction (on ne peut pas en dire autant de la maman).

Ça y est. L’annonce est tombée : fermeture des écoles. Les enfants hurlent de joie. Moi, j’ai un bug. « Comment je vais faire ? » J’inspire un grand coup. Journaliste pour Sortir au Havre, le magazine culturel des sorties et loisirs de Paris-Normandie, je n’ai plus grand-chose à annoncer.

C’est moi qui vais garder Petit Schtroumpf et Schtroumpfette. Ce sera l’école à la maison. Prévenir ma rédac : fait. Définir un planning : fait. Deux heures de cours le matin. Deux heures l’après-midi. Télécharger documentaires et autres cahiers de vacances : fait.

« Mamaaaaan... » Lundi, 10 h, on est sur le pied de guerre, cahiers, stylos et autres munitions scolaires réparties sur la table de la salle à manger. Tel un colonel, j’attends les instructions du général maîtresse et le code d’activation de la plateforme de suivi pédagogique. Elle me l’envoie. Ça marche pas. Elle m’envoie les devoirs par mail. Je la bénis. J’ouvre la loooonnngue liste des exercices.Je la maudis. C’est parti.

« Mamaaaan... Je comprends pas ça... » « Mamaaaan... Il est bon mon résultat de division ? » Et toutes les dix minutes : « Mamaaaan... On peut aller jouer dehors/sur la tablette/avec les Playmo (barrer la mention inutile) ? » J’alterne entre l’indicatif du présent du verbe « manger » et la chute du Second Empire, la lecture rapide de « Zouzou le chien » et « where is Bryan ? »

À la fin de la journée, j’hésite entre élever les instits au rang de saintes martyrs ou enfermer mes deux monstres à la cave. J’ai essayé de travailler. J’ai entendu brailler « Mamaaaan ! ». J’ai laissé tomber. J’ai essayé de cuisiner. J’ai entendu brailler « Mamaaaan ! ». J’ai laissé cramer. J’ai essayé de soutirer un cachet à ma voisine dépressive, histoire de le glisser discrétos dans les dernières Danettes du frigo. Elle a voulu me le négocier contre un paquet de pâtes. J’en n’avais plus. J’ai renoncé.

Bref, j’ai survécu (et eux aussi) à cette première journée d’école à la maison.

Marie-Ange Maraine


Jour 3 - Jeudi 19 mars 2020

« Des coups de téléphone dans le vide... »

Ce matin, je me suis réveillée avec un grand soleil. Et un drôle de sentiment de retrouver mon nouveau bureau dans la pièce d’à côté. Télétravailler, ça ne m’était arrivé que très peu de fois et à chaque fois, pas une super expérience.

Mais cette fois-ci, je n’ai pas vraiment le choix. Je décide donc de m’installer un petit coin pour essayer d’être la plus studieuse possible. Me voilà à bouger le canapé, les plantes, la télé, pour placer une table et une chaise devant la grande fenêtre de mon salon avec vue sur le rond-point et l’Eure. Quelques voitures passent. Pour faire des courses ? Aller au travail ? Moi aussi j’aimerais bien sortir — et j’ai le droit avec ma carte de presse — mais j’ai décidé de rester un maximum à la maison pour participer à cet effort « de guerre » comme dirait le président de la République.

Je me concentre. Pour le moment, pas de distraction, personne n’est à la maison. Mon compagnon est encore dans son entreprise, mais d’ici quelques jours, on sera deux à vivre 24 h/24 ensemble. J’appréhende. Au pire, je pourrais donner comme excuse à mon cher et tendre que je dois retourner travailler à la rédaction ! Quelle excuse bidon.

Les heures passent, je me triture les méninges pour faire des articles qui n’ont pas pour sujet la pandémie. Des coups de téléphone dans le vide, d’autres qui répondent. Pas facile d’écrire dans ces conditions. Je regarde mes mails régulièrement dans l’attente de quelque chose.

Tiens, on m’indique que, si je veux, je peux faire un tour dehors prendre en photos les rues désertes de ma ville pour le journal. Ni une ni deux, je mets mon manteau et sors. Le soleil est exquis, je fais mes photos et traîne un peu les pieds. Le printemps pointe le bout de son nez et on peut à peine en profiter.

Pendant ma sortie, je croise, de loin, cinq jeunes hommes, torse nu, en train de boire des bières sur un terrain de basket. Visiblement, ils n’ont pas saisi ce qu’était le confinement. Pour la première fois, j’espère que demain il pleuvra pour que tous les inconscients à l’extérieur rentreront enfin chez eux.

Alice Pattyn


Jour 4 - Vendredi 20 mars 2020

« On n’est pas à la noce... »

Journaliste à Sortir au Havre, le supplément de Paris-Normandie, je suis, faute d’actualité culturelle, en vacances forcées. Plus d’antres d’artistes à visiter. Plus de gourmandises, ni de coulisses à vous faire découvrir. Me voilà confinée, à écluser des RTT, le virus ayant mis un coup d’arrêt au petit magazine rose.

Depuis lundi, la fée du logis et la Master Cheffe qui sommeillaient en moi se sont réveillées. Opération nettoyage de printemps — ça tombe bien il fait beau ! – et petits plats pour Monsieur Chéri en costume de télétravailleur. Mais cette hyper-activité domestique ne dure qu’un temps. Une fois les derniers placards rangés, les ultimes sanitaires astiqués et les moindres recoins dépoussiérés...

Avant d’en arriver au stade 3 du nettoyage — à savoir passer les plinthes aux cotons tiges — je décide de me mettre à l’ordi afin de partager quelque chose de très personnel avec vous lectrices et lecteurs car quelque chose me dit que cette délicate situation dans laquelle Monsieur Chéri et moi nous nous trouvons, de nombreux couples la vivent. Alors voilà : avant que ce foutu virus ne déboule, Monsieur Chéri et moi préparions un mariage !

Décidé depuis des mois, ce merveilleux jour était programmé pour le 2 mai 2020. Avant même le confinement, le traiteur en charge du buffet nous avait alertés en nous tendant le devis : « Pour le nombre d’invités, vous me direz quatre jours avant... Je ne sais pas moi-même si j’aurais le droit de travailler... ». Gloups ! Dimanche, jour de vote dans le village où nous demeurons, le maire, élu au premier tour, nous confiait lui aussi son désarroi : le premier mariage de son mandat sera-t-il célébré le 2 mai ? Rien n’est moins sûr. Double gloups !

Au troisième jour de confinement, le téléphone sonne. C’est la bijouterie où les alliances sont arrivées : « Ne vous inquiétez pas, on les garde précieusement et, si besoin, on pourra même effacer la date du 2 mai et les re-graver à la nouvelle... ». Triple gloups piqué ! Juin, juillet ? Peu importe la date. Nos proches en mode « j’en-peux-déjà-plus-d’être enfermé-chez moi » sont plus que jamais dans les starting-blocks pour double fêter notre union et la fin de ce virus.

Laure Ferrari


Jour 5 - Samedi 21 mars 2020

« En restera toujours quelque chose ! »

Dans notre profession, il y a les journalistes que vous croisez tous les jours. Ceux qui recueillent votre parole, vous photographient. Ceux qui sont sur le terrain dès qu’un fait divers est annoncé...

Et puis, il y en a d’autres, plus discrets, pas moins concernés, ni moins informés. Ils interviennent juste avant l’envoi des pages à l’imprimerie ou des papiers sur Internet. Je fais partie de ces journalistes-là, leur fonction : secrétaire de rédaction (SR). Alors moi aussi je travaille depuis chez moi. Dans ma partie, ça n’est pas trop compliqué. Grande chance, j’habite, à Rouen, dans une maison avec un grand jardin ; je n’ai plus d’enfant (adulte, ma fille se confine en coloc dans le sud) pour me perturber et un conjoint pour ne pas me sentir isolée ; j’ai pu m’installer un second bureau, avec vue bien dégagée. Pas de quoi me plaindre donc. D’un naturel plutôt zen, il n’empêche, la journée terminée, je ne m’endors pas comme un bébé. Alors je m’occupe, hier j’ai écrit ce qui suit.

Tout l’art de (pauvrement) rimer, car légalement confinée
Ah ça oui, on ne fait pas le fier
Le journaliste se confine sévère.
Mon job c’est ce qu’on appelle SR
Je relis, corrige, titre les papiers...
C’est vrai, pour moi c’est plus aisé 
De télétravailler ainsi confinée. 
Tout de même, j’aurais bien aimé 
Avec ceux du terrain partager
Si ce n’est leurs difficultés 
Au moins leurs moments de vérité. 
Quand ils rentrent de reportage
Qu’ils transmettent leurs émotions 
C’est le moment où on envisage
La couleur de l’information.
De cette vie qu’ils sont allés ausculter
De cette parcelle de postérité 
Que des inconnus vont laisser 
Dans notre quotidien, un peu bousculé.
Mais voilà ce virus malin
Qui, tout de suite, nous contraint
À nous éloigner, nous réinventer... 
Mais quoi, on n’est pas tout seul
Pas de quoi faire la gueule.
Alors oui, on est chacun chez soi
Mais non, pas chacun pour soi
Confinez, confinez... je l’ose
Il en restera toujours quelque chose !

Sylvie Pouteau


Jour 7 - Lundi 23 mars 2020

« Pas de confinement total, car je deviendrais folle »

J’ai failli oublier de remplir mon attestation de déplacement dérogatoire ! « Argh ! » Je sais, en principe, ma carte de presse doit suffire, mais j’aime bien l’adage qui dit que deux précautions valent mieux qu’une.

C’est pour ça qu’en plus de me laver les mains cinquante fois par jour, depuis mes derniers achats, samedi, je passe aussi à l’éponge toutes mes courses : les pots de yaourt, les paquets de jambon, les bouteilles d’eau gazeuse, les barquettes de beurre (ah non, du beurre il n’y en avait plus !)...

J’ai même franchi un nouveau stade : je nettoie aussi les clenches des portes et les interrupteurs... Jamais je ne fais ça en temps normal. J’ai presque honte de l’écrire... J’ai l’impression d’avoir développé des Toc (troubles obsessionnels compulsifs). S’ils me voyaient, ça pourrait faire rire aux larmes tous ceux qui me connaissent bien. Parce qu’il en faut beaucoup pour m’inquiéter et qu’il en faut beaucoup de poussière et de poils de chat pour que je sorte l’aspirateur.

Heureusement que je n’ai pas opté pour le confinement total. Je deviendrais folle... Je n’ai pas choisi de télétravailler, comme la plupart de mes collègues. Je me rends encore chaque jour à la rédaction de la rue Grand-Pont, à Rouen. Domicile-voiture-boulot et le chemin inverse, le soir, sur lequel je ne croise pratiquement plus personne. Je vais, le cas échéant, sur le terrain, pour un reportage.
Pour le moment, juste une prise de température, dimanche, sur le marché de la place Saint-Marc. Sinon, j’ausculte, comme beaucoup, par téléphone. Et je fais le lien, depuis le groupe WhatsApp qu’on a créé, par SMS ou par téléphone, entre mon équipe de la locale de Rouen et la rédaction en chef, qui pilote ces éditions très spéciales.

On n’est plus que deux, rue Grand-Pont, dans ce vaste open space qui accueille, en temps normal, jusqu’à onze personnes. Les distances de sécurité sont très largement respectées. Promis. Mais au moins, ça permet encore un peu de proximité avec un tout petit bout de vie normale. De semblant de vie normale.
Je maintiens une mini-vie sociale avec une collègue, dont je vois encore les yeux quand on échange sur le travail ou sur le quotidien. Des yeux dans lesquels je peux lire l’inquiétude, que je partage, ou l’espoir, que je partage aussi, de souffler rapidement à pleins poumons sur ce satané virus.

Delphine Letainturier


Jour 8 - Mardi 24 mars 2020

« Le point d’alerte, c’est quand on se parle à soi-même »

« Allô ! Allô ! Vous m’entendez ? » Quand je vois au XXIe siècle que le réseau est si aléatoire, j’en perds mon latin. Heureusement, le printemps a pointé le bout de son nez et c’est au soleil dans le jardin que je peux passer mes coups de fil. Et ils sont encore plus nombreux en cette période de confinement. Je fais jouer mon réseau pour tenter d’être au plus près du terrain. Un exercice difficile quand on est le nez devant son ordinateur. C’est pourquoi, je m’accorde quelques sorties – en respectant les règles sanitaires – pour ne pas perdre la proximité avec les acteurs du territoire. Ceux qui font que la France tourne encore.

Bon, le télétravail, ça me connaît. J’ai pratiqué le journalisme à domicile durant plus d’un an. Ironie du sort : c’est à peine installée dans un bureau que le coronavirus a débarqué et m’a renvoyée dans les 22m2 de mon appartement. Enfin, un peu plus heureusement ! J’ai donc retrouvé mes habitudes, mes petits rituels : allumer l’ordinateur une fois que la douche est prise ; éviter de travailler en chaussons – j’ai failli partir une fois avec sur le terrain – et savoir stopper la machine, surtout quand elle tourne, comme la cafetière, depuis des heures. Car chez moi, les lumières du bureau ne s’éteignent jamais – sauf pour dormir.

Alors, pour ce qui est du confinement, et si je n’ai pas l’expérience de l’astronaute Thomas Pesquet, j’ai quelques tuyaux pour mieux l’appréhender et séparer la vie professionnelle et privée : inquiétez-vous quand vous commencez à vous parler à vous-même. C’est le point d’alerte !

Vous êtes seul. C’est vrai. Mais, dites-vous que vous êtes un citoyen éco-responsable puisque vous ne faites pas de trajets domicile-travail. Vous pouvez parler fort, bailler, et étendre votre linge entre deux rendez-vous téléphoniques. Et surtout, personne ne vous réprimandera si vous chantez à tue-tête des titres de circonstance dans votre bureau-salon : Seul de Garou, la bande originale de Bagdad Café (Calling you) ou encore All by myself immortalisé par Bridget Jones, sans le pot de glace pour la ligne bien sûr.

Enfin, dans tout ça, je crois que le plus heureux dans ce confinement, c’est mon chat, Grisou. Comme je suis à la maison, il peut sortir à sa guise, se prélasser au soleil et chasser. Il est si heureux d’avoir retrouvé mes carnets de note à déchiqueter et de se lover sur mon ordinateur portable.

Il reste les voisins. Si dans ce confinement, le plus perturbant est sans doute le silence assourdissant de la journée, mes coups de fil à répétition devant la porte d’entrée ont le mérite de leur offrir un peu d’animation comme au bon vieux temps. Enfin, j’espère…

Aurore Coué


Jour 9 - Mercredi 25 mars 2020

« Deux mondes, un virus et le quotidien »

« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres », écrivait Mallarmé. Ce vers de Brise marine tourne en boucle dans ma tête, moi qui rêvais de relire Salammbô de Flaubert pendant cette période de confinement. Histoire de fuir, d’opposer à l’énormité du réel l’énorme roman. Mais les libraires sont fermés, les bibliothèques désertes, les amis ne l’ont pas, l’e-book est triste. Bonne nouvelle : une collègue m’avertit qu’elle se lance sur le sujet de la possible réouverture des libraires pour que les indépendants ne se fassent pas damer le pion par Amazon. Bon sujet.

Côté boulot, pour moi, c’est la débrouille. Entre deux articles, deux coups de fil, sans contact, il faut demander à l’un de m’adresser un selfie depuis les Hauts de Rouen, convaincre l’autre de m’expédier une photo depuis son immeuble qui surplombe le CHU. Un hôpital où je devine sans pouvoir la rapporter la suractivité, les couloirs bondés de soignants, des familles inquiètes tenues aux portes de l’établissement. Tourne en boucle dans ma tête des images fantasmées de la peste moyenâgeuse, de ces cohortes de malades habillés de blanc faisant tinter une clochette à leur passage comme les lépreux. Le masque chirurgical a remplacé les grelots, le gel hydroalcoolique les feux de vêtements. J’ai trop rédigé de faits divers pour avoir une imagination heureuse. « Gothique », disent certains collègues.

Ce n’est pas l’article que je viens de commettre sur les ravages de la variole à Rouen en 1865 (plus de 3 000 morts) ou ceux de la grippe en 1957 qui me détournent de cet imaginaire morbide alimenté par les ressources virtuelles de la Bibliothèque nationale.
J’écoute à la radio le sociologue Jean Viard évoquer l’exode des citadins aisés à la campagne – comme à Étretat – un mouvement perpétuel depuis les Romains et leurs villas, les seigneurs et leurs châteaux, « pour fuir une ville puante » à l’époque classique. Et j’imagine l’inégalité des confinements, entre ceux qui ont leur pavillon, leur Sam suffit agrémenté d’un jardin, et ceux qui vivent dans des copropriétés miteuses, des barres d’immeubles défraîchies, où les gamins s’entassent à trois dans la même pièce 24 heures durant. Sans parler de ma mère, dans son Ehpad rouennais, dont la direction vient de décider de confiner dans leur chambre les pensionnaires après les drames vécus ici et là.

Dans un coin de ma tête, je me dis que voilà des bons sujets, mais comment par des voix seulement entendues au téléphone, en donner un aperçu sensible, humain, quand on ne peut pas décrire le gamin terré au fond de son lit, l’autre qui hurle pour son quatre heures, les parents qui tournent en boucle, comme la télé, sur les chaînes d’info ?
C’est à toutes ces questions que je dois répondre, même si ma carte de presse me donne pour l’instant un accès illimité, me permet d’aller partout. Mais pas question de risquer une contamination évitable malgré, il faut bien le dire, mon statut privilégié. Alors depuis mon petit bureau, à la frontière de Rouen et de Déville, je vais téléphoner, peut-être même vidéoconférer, avec un directeur de supermarché qui va m’expliquer pourquoi il a mis en place deux jours par semaine une ouverture « spécial seniors ». Me dira-t-il que le monde est si moche que ces derniers jours, nos aînés ont été piétinés dans la frénésie pachydermique des plus jeunes à stocker ? Deux mondes, un virus : cela va être le quotidien pendant ces prochaines semaines.

Benoît Marin-Curtoud


Jour 10 - Jeudi 26 mars 2020

« Ma petite sœur, mon héroïne, plus que jamais ! »

Hier [mardi 24 mars], j’ai craqué. J’ai pleuré parce que j’ai peur ! Non pas pour moi : grâce au télétravail, la journaliste de terrain que je suis habituellement s’est muée en une journaliste de salon. Je suis – presque – sereine !

Non, j’ai pleuré parce que j’ai peur pour ma famille et tous mes proches qui sont chaque jour confrontés à ce virus, invisible, et pourtant si omniprésent. J’ai pleuré en pensant à mon beau-frère qui a contracté le Covid-19. Heureusement, pour le moment, ses symptômes ne sont pas inquiétants.

J’ai pleuré aussi en pensant à sa compagne, ma petite sœur... Tous les deux sont policiers dans le Grand Est. Ils font partie de ceux qui sont « en première ligne », comme on dit. Un de leurs collègues a été intubé il y a quelques jours avant d’être placé dans le coma. Ma petite sœur est anéantie. Elle travaille avec lui depuis qu’elle est sortie de l’école de police, en 2004.

« Les policiers ne sont pas à risque », a déclaré le ministre de l’Intérieur, jeudi 19 mars 2020. La bonne blague ! Ma petite sœur voit ses collègues « tomber les uns après les autres », me raconte-t-elle en tentant de « préserver » son moral et sa santé « mais ça me fout encore plus les glandes de voir ces cons dans les rues alors qu’on leur demande juste de rester chez eux... Ils trouvent tous une excuse pour sortir alors qu’en temps normal, ils restent chez eux. » Volontairement, je vous laisse sa citation, aussi crue soit-elle, parce qu’elle reflète bien l’état de lassitude et d’impuissance que nos forces de l’ordre vivent au quotidien.

Être une journaliste confinée, ce n’est pas simplement avoir la chance d’avoir son ordinateur installé sur un coin de la table, dans le salon, à continuer de travailler en toute sécurité, c’est aussi se faire du souci pour sa famille à l’autre bout de l’Hexagone. Aujourd’hui plus que jamais, ma petite sœur est mon héroïne !

Catherine Rol


Jour 11 - Vendredi 27 mars 2020

« Dis Jakub, quand reviendras-tu ? »

C’était il y a quelques jours seulement. Cela pourrait déjà paraître une éternité. Le sourire de Jakub Orlinski irradiait comme sa voix. Une des tessitures de contreténor les plus prisées au monde. Dans l’univers de la musique baroque, une voix capable de monter plus haut que les figures du chanteur polonais de 30 ans, amateur de breakdance.
Jakub à Rouen !

En partant ce jour-là pour faire un reportage sur les coulisses d’un opéra, je ne savais pas que je le croiserais en repérage. Mon idée ? Faire un « grand format », c’est-à-dire un sujet multimédia sur le web, qui montre les différents aspects de la fabrication d’un spectacle lyrique. Mon choix s’est porté sur Serse, de Haendel, avec décor spectaculaire et distribution prestigieuse, programmé tout début avril sur la scène du Théâtre des Arts. Pensez donc : Jakub Orlinski en « guest-star », un chanteur que s’arrachent désormais les plus grandes scènes internationales.

Alors pas question de rater l’entrevue. Même si, au départ, je suis venue discuter avec le chef décorateur des aspects techniques que le spectateur souvent ne connaît pas. Les sujets « coulisses » ont toujours fait partie de mes centres d’intérêt. Ce métier de journaliste donne accès à des gens, des endroits que l’on a plaisir ensuite à faire partager aux lecteurs et internautes. Petit bonnet vissé sur la tête, Jakub me regarde malicieusement et nous échangeons quelques mots en anglais.
Il me raconte combien son rôle est difficile et les ajustements de partition qu’il a fallu faire pour sa voix. La perspective d’en rajouter avec des facéties de mise en scène ne le dérange pas du tout. Aux ateliers de l’Opéra, à Déville-lès-Rouen, la promesse est grande et le décor grandiose. Il s’agit d’une rampe de skate construite en Allemagne pour une mise en scène qui s’annonce moderne avec des chanteurs sur planche ou trottinette.

Jakub s’en réjouit déjà, lui qui a pratiqué les sports de glisse depuis l’adolescence. L’ancien élève de la Julliard School, à New York, spécialiste de Haendel, a même participé à des compétitions de breakdance et fait des pubs pour de grandes marques. Et puis, brutalement, un sale truc nous y a fait passer, en coulisses. Jakub et toute l’équipe de Serse ont dû plier bagage.

L’Opéra est fermé comme toutes les autres salles de spectacle en France et partout où sévit le Covid-19. Restés jusqu’à l’extrême limite possible, les artistes n’ont pas eu le temps d’enregistrer sans public une version qui aurait au moins pu être visible sur Internet.
Aujourd’hui depuis chez moi, j’ai eu envie de vous raconter cette histoire. Elle dit comment la culture et l’art peuvent embellir notre vie. Elle dit l’inattendu d’une rencontre qu’un journaliste a la chance de pouvoir faire, même lorsque ce n’est pas prévu...

En démarrant cette chronique devant ma baie vitrée, j’aperçois la petite Pauline qui prend un peu l’air dans le jardin et saute à la corde. Le disque de Jakub Orlinski, Anima Sacra, fait comme une bande-son à sa jolie chorégraphie. « Dis Jakub, quand reviendras-tu ? »

Véronique Baud


Jour 12 - Samedi 28 mars 2020

« Le sport maison ne fait pas relâche ! »

Le travail, c’est la santé, le sport, c’est l’entretenir. En vacances avant le confinement et de toute façon désœuvré au service des sports, on a décidé, à la maison, de ne pas s’avachir dans le canapé et de ne pas boulotter ce qui traîne... encore.

On est passé en mode sport. Enfin, plutôt activité physique. On aurait bien fait du vélo d’appartement mais il a été bazardé depuis qu’on n’a plus d’appartement. Des vélos avec des roues, c’est mieux pour battre la campagne. Pour être honnête, elles n’ont pas tourné de l’hiver, au point que les chambres à air ont rendu leur dernier souffle depuis longtemps déjà. De toute façon, roulotter dans la rue, ce serait totalement irresponsable.

Alors, on marche, on marche à rapper les semelles. Sans sortir de chez nous. 10 000 pas par jour, c’est le minimum. Il ne faut surtout ne pas oublier le téléphone-podomètre sur un coin de table, dix pas pour aller du fauteuil au frigo et que j’en rajoute quinze pour atteindre la télé, c’est pas négligeable. Chaque pas vaut de l’or. Pour accélérer la mouvement, on a défini un circuit qui traverse la maison de part en part, passe par la cour, avec passage obligé derrière la voiture, se prolonge dans le jardin, avec chicane entre le rhododendron et un hortensia. Au total, ça fait 110 mètres, 178 pas et 6 calories.

Pour marcher utile, rien de tel que de promener la tondeuse (sans attestation dérogatoire). Avec la hausse des températures, l’herbe a des poussées de fièvre. On pourra donc re-tondre, re-re-tondre et s’imaginer préparer un gazon aussi impeccable que celui de Wimbledon. Comme, parfois, il manque quelques centaines de pas à la fin de la journée, il faut accélérer la cadence : battre du pied sur place, le plus vite possible, ça affole le compteur. Et qu’importe si le chat nous regarde avec consternation, lui qui passe son temps à roupiller.

Et puis, il y a le tennis de table. Facile, une bonne vieille table en pin fait l’affaire. On enlève le bazar, la pseudo décoration qui s’étale autour, on bricole un filet avec une pauvre planche, on déniche de vieilles raquettes à deux balles qui traînaient au fond d’un placard. Ping, pong, au début, c’est un peu les aoûtiens au camping mais au bout de quelques jours, à raison d’une heure quotidienne, on caresse la balle un peu comme Secrétin. Jacques Secrétin, un as de la celluloïd que les jeunes ne peuvent pas connaître, qui s’était reconverti dans ses exhibitions humoristiques. La nostalgie nous gagne. On se souvient de l’époque où il y avait une table dans les locaux de Paris-Normandie, place du Général-de-Gaulle. On se remémore ces parties acharnées, à la pause de midi, avec Claude Séveno, le plus gros correspondant du journal selon son expression, qui suait tellement qu’il fallait faire attention de ne pas glisser sur une flaque quand nous faisions le tour de la table à toute vitesse. Et comme le vrai sport nous manque, de temps en temps, pour souffler, on se plante devant la télé. Et on déguste les redif de l’Equipe. Même si on connaît l’issue au bout de la dernière ligne droite, quel plaisir de voir Thibaut Pinot s’envoler en 2018 dans la Classique des feuilles mortes, le Tour de Lombardie. Pourvu qu’on puisse rapidement y respirer de nouveau librement. Sans masque, sans crainte, en vélo ou à pied.

Alain Geslin


Jour 14 - Lundi 30 mars 2020

« Culpabilité et baskets rangées »

Débarrasser entièrement mon bureau de l’agence locale de Rouen : pas de problème (ou presque, je vais y revenir). Sacrifier une routine sportive calée, rodée, et tout autre adjectif en « ée », qui rend compte de mon assiduité depuis des mois : là, y'a problème.

Après l’annonce des mesures de confinement, j’ai pensé à une chose, au-delà même de l’organisation de mon transfert de l’open-space rue Grand-Pont à mon 45 m² du centre-ville. « Et mes sorties running ? » Si l’extrait télévisé est passé inaperçu pour beaucoup, je m’y suis accrochée comme à ma nouvelle paire de trainers adorées. « Les trajets nécessaires pour faire un peu d’activité physique, mais sans retrouver des amis ou des proches » sont autorisés. Alors si Macron me le dit droit dans les yeux, je ne vois pas ce qui peut m’arrêter. Sauf, peut-être, les jugements de ma communauté Instagram.

Reprenons dans l’ordre. La première journée de télétravail est chaotique : les branchements de l’ordinateur à la maison me résistent et la connexion Wi-Fi ne prend pas. Qu’à cela ne tienne, je lâche le méli-mélo de fils et pars m’aérer l’esprit avec un jogging.
Ça va mieux, jusqu’à la découverte des publications de ma communauté virtuelle...

Confinement oblige, les baskets restent au placard... (Photo : Margot Nicodème)

Confinement oblige, les baskets restent au placard... (Photo : Margot Nicodème)

Les commentaires incriminateurs fusent : « Je vois d’ici les quais de Seine, et je peux vous dire que les coureurs sont de sortie... », « Tellement d’inconscients qui persistent à sortir pour leur propre plaisir », « La gym, c’est chez vous ! »
Couverte d’opprobre, je décide que l’activité en extérieur, c’en est fini. Mais, dans un monologue intérieur (pas de débat sur les réseaux, règle numéro un) je défends ma position : quel autre défouloir pour une rédactrice privée de terrain le jour-même et qui, de surcroît, a passé deux heures seule à seule avec son incompétence en informatique ?

Les deuxième et troisième jours de confinement sont plus heureux. L’ordinateur fonctionne enfin (à force de patience, la fameuse qui m’avait fait défaut plus tôt). La communication sur le groupe Whats'App avec les collègues est fluide. La sérénité m’a finalement gagnée plus vite que je ne l’aurais pensé. Reste une question à élucider : comment vais-je adapter mes entraînements à mon salon exigu ? C’est un appel officiel à Orange et Canal+ : après la série Vikings et le dernier Spider-Man, quid des versions d’aérobic restaurées de Gym Tonic ?

Margot Nicodème


Jour 15 - Mardi 31 mars 2020

« On l’aura, ce fumier d’coro ! »

Le matin du jour X. Jogging, barbe hirsute, cernes marqués, un confrère de la rédaction havraise de Paris-Normandie nous reçoit chez lui — à bonne distance — pour nous livrer ses impressions après plusieurs jours de confinement. Interview schizophrénique.

Paris-Normandie : Pour nos lecteurs, pouvez-vous expliquer votre fonction au journal, Jean-Pierre ? Je peux vous appeler Jean-Pierre ?
J-P.C. : « Oui, bien sûr. Je suis secrétaire de rédaction. Mon poste consiste principalement à relire les papiers des consœurs, confrères, des correspondant.e.s [il épelle...] et faire la maquette. Bref, je suis le plus souvent confiné à l’agence ! [rire fort] »

Comment avez-vous vécu ces premières journées de télétravail ?
« Au départ, bien ! L’exfiltration, de nuit, de mon ordinateur de bureau, puis la connexion au réseau se sont déroulées sans accroc. J’avoue, j’ai un peu ronchonné de devoir trimbaler tout ce paquetage. Ensuite, j’ai trouvé la mission cocasse ! Faire la même chose, sans bouger de chez soi, à portée de frigo, en prenant autant de pauses qu’on veut, sans gradés... [sourire]. Nombreux sont ceux qui en rêvent, non ? Vous-même, vous en dites quoi du télétravail ? »

Si vous le voulez bien, Jean-Pierre, c’est moi qui pose les questions.
« Euh oui, pardon, déformation professionnelle. »

Donc, au départ, ça va. Et après ?
« Bah, après... Vous savez, un PC rédactionnel, c’est vivant, des échanges permanents, une ambiance, quoi ! [bref silence] Oui, vous le savez... Là, il est vrai que les briefings-débriefings sont limités. Les réseaux sociaux, c’est pas trop mon truc, je m’en méfie [clin d’œil]. Les mails, j’suis pas un adepte, on peut être intercepté [hochement de tête]. Je trouve que le portable reste le vecteur le plus sécurisé et, disons-le, humain ! De l’humain, justement, j’en vois plus trop ces derniers temps... [hagard] Ce silence épais, ces rues figées, cet ennemi invisible… Tout ça est un peu oppressant, NON ?! »

Mmmoui, Jean-Pierre, oui. Le confinement risque de durer...
« Oh ! j’suis prêt ! On suit les consignes, on tiendra le temps nécessaire, on l’aura, ce fumier d’coro ! [silence, regard circulaire] Bon, ça fait quand même bizarre, le matin, de se réveiller au bureau... »

Propos (auto) recueillis par Jean-Pierre Chilro


Jour 16 - Mercredi 1er avril 2020

« Au cœur de la fabrication du journal... depuis chez moi »

La journée commence, presque comme d’habitude, comme avant... D’abord, lire les mails arrivés dans la soirée, la nuit, tôt ce matin. La messagerie WhatsApp s’active. Chacun prévient au fur et à mesure qu’il est prêt, les bonnes et les mauvaises nouvelles tombent, les idées de sujets continuent à fuser. On reste au taquet.

Je suis dans un service méconnu de nos lecteurs : nous préparons, en collaboration avec différentes équipes (publicité, rédactions locales, rédaction en chef, marketing, technique...), le déroulé du journal avec deux ou trois jours d’avance. Nous sommes donc au cœur de la fabrication de Paris-Normandie, habitués à interagir avec de nombreux interlocuteurs. Se retrouver à faire ça depuis chez moi, c’est assez troublant...

Vu le nombre d’échanges (coups de fil, messages) quotidiens, mes deux alliés sont devenus mon chargeur de téléphone et mes écouteurs, pour être toujours joignable et garder les mains libres pendant une conversation. Je me rends vite compte que les appels sont de plus en plus longs. Pour tromper la solitude, la frustration de ne plus se sentir au cœur de l’action, et quelquefois l’ennui...

Vis ma vie de journaliste confinée. (Photo : Anne Bouchet)

Vis ma vie de journaliste confinée. (Photo : Anne Bouchet)

Au bout de 15 jours de confinement et de télétravail, j’en viens presque à regretter notre open space bruyant au milieu duquel se trouve habituellement mon bureau. Aujourd’hui, les bruits qui m’entourent, ce sont ma voisine qui jardine un peu sur sa terrasse, ou encore le petit garçon en face qui se raconte des histoires en faisant le tour du balcon sur sa trottinette... Je me demande lequel de nous deux perdra la tête en premier.

À partir de 17 h, les choses s’accélèrent : un appel à l’aide pour un problème technique, une publicité à placer, un article à vérifier... Et entre toutes ces demandes, casquette de déléguée syndicale oblige, il me faut aussi répondre aux interrogations de mes collègues sur le chômage partiel, les prises de congés, échanger avec la direction sur les mesures en cours pour assurer la production du journal. Et pour que vous puissiez le tenir entre vos mains ou le lire sur votre smartphone, encore longtemps.

Anne Bouchet


Jour 17 - Jeudi 2 avril 2020

« Vous êtes fatigants, vous, avec votre travail ! »

« On ne parle pas boulot à la maison ». Difficile, voire impossible, de respecter cette règle d’or, en ces temps de télétravail. Une règle instituée dans ma famille depuis presque deux décennies. À vrai dire, depuis que mon compagnon et moi, tous deux journalistes, bossons dans la même entreprise. Logique !

Avec mon « fiancé », on a cette envie commune : établir la coupure entre notre foyer et les soucis inhérents à la vie professionnelle. Je le reconnais, on n’y arrive pas toujours. Alors, on essaie de limiter, en temps, ces discussions liées au bureau. Quand elle est à la maison, c’est notre fille de 20 ans, étudiante, qui nous rappelle à l’ordre. « Hé, vous parlez du travail ! Je ne connais pas ces gens, ça ne m’intéresse pas vos histoires ! » Rideau ! On change de conversation.

Depuis ce discours de Macron qui a figé le pays, sommant les Français de rester chez eux pour combattre le coronavirus, la règle d’or, chez moi, a volé en éclats. À l’étage, la chambre d’amis s’est transformée en rédaction.

Ne pas parler boulot à la maison ? Difficile en ces temps de télétravail ! (Photo : Sylvie Gesquière)

Ne pas parler boulot à la maison ? Difficile en ces temps de télétravail ! (Photo : Sylvie Gesquière)

Le Covid-19 tourne en boucle dans mon boulot, dans mon foyer…Omniprésents dans les pages de Paris-Normandie, mué en « journal de guerre », le virus et ses conséquences sont de toutes mes conversations, avec mes chefs, mes collègues, ma grande, mon homme...
Le sujet coronavirus a envahi ma sphère privée. Amusant ! Ma fille sera à l’origine d’une chouette idée de papier : les étudiants Erasmus contraints au rapatriement … ou confinés à l’étranger. Rentrées du Canada, de Norvège, d’Allemagne, ses copines se prêtent au jeu.

Interview téléphonique, selfie : leurs témoignages sont super intéressants. Idem pour ce compère, resté en Autriche. La double-page consacrée à ses camarades s’affiche à l’écran, dans ma chambre d’amis.
Regard pétillant, ma fille découvre les phrases qui décrivent le quotidien de ses potes. Sur ce coup-là, elle sera ma première lectrice. Le lendemain, elle sonnera le rappel des directives familiales. Devant le JT, j’échange avec mon compagnon. Quelques phrases s’échappent sur les articles coronavirus de mes collègues. Coup de semonce de mon étudiante : « Vous êtes fatigants, vous, avec votre travail. Là, il est 20 h. »

Sylvie Gesquière


Jour 18 - Vendredi 3 avril 2020

« Oui, j’ai de la chance »

J’ai vraiment de la chance. Oui, oui, de la chance. De vivre seule, ou presque, avec pour seule présence physique, mon compagnon de 35 kg à quatre pattes. Caresses, câlins, bisous… Aucun risque de lui transmettre le virus et réciproquement.

Oui, j’ai de la chance. Maman de trois enfants, aujourd’hui adultes, je compatis très sincèrement avec les parents qui doivent s’accommoder depuis trois semaines, de la proximité avec des ados qui trépignent et s’impatientent. Si le confinement était intervenu il y a 15 ans, avec mes deux aînés en pleine crise de « je m’oppose à tout ce qu’on m’impose » et mes efforts pour déscotcher le petit dernier des écrans, je n’ose même pas imaginer dans quel état je serais sortie de leur privation de liberté.

Oui, j’ai de la chance. Tous les miens sont à l’abri et épargnés par ce mal qui ronge le monde. Les contacts sont quotidiens ; merci les réseaux sociaux. Je n’ose même pas imaginer dans quelle triste solitude je serais plongée si je n’avais ces liens familiaux qui perdurent, contre vents et virus.

Oui, j’ai de la chance parce que cinq jours sur sept, l’audio-conférence matinale avec l’équipe de Liberté Dimanche et les collègues qui sont venus la renforcer donne un sens à la journée, oblige à garder le rythme de la vie normale, celle que l’on connaissait avant. Je n’ose même pas imaginer le vide sidéral d’un agenda vierge pendant un nombre indéterminé de semaines.

Oui, j’ai de la chance parce que ce contexte si particulier change les échanges avec les rares personnes que l’on côtoie « pour de vrai » à la faveur des reportages, tout aussi rares.
Oui, j’ai de la chance parce que si je me refuse à faire des pages d’écriture pour légaliser la promenade de mon chien (mon imprimante n’a pas supporté mon récent déménagement), je trouve ma bouffée d’air à portée de chaussons, dans mon jardin. Je n’ose pas imaginer la rancune de ceux qui habitent en appartement à l’égard de ce soleil normand qui les nargue certains jours.

Oui, j’ai de la chance parce que j’arrive à dire et à penser « j’ai de la chance ». Un petit exercice que j’invite tout un chacun à essayer, au quotidien, en attendant le jour où on pourra tous dire : « On a de la chance, on en est sorti et la vie reprend. » Normale mais assurément différente.

Frédérique Thullier


Jour 19 - Samedi 4 avril 2020

« Mais où sont passés mes repères ? »

À Fécamp, 29 pourtour du marché, en plein centre-ville, se tient l’agence du Progrès de Fécamp. Au premier étage, au-dessus de l’accueil, y travaillent deux journalistes, en temps normal. Aujourd’hui, l’une a rejoint provisoirement sa famille. L’autre est présent, confiné dans ce bureau : moi. Les bureaux de la rédaction fécampoise sont une sorte de « tour de contrôle ». Nous avons – je tente encore le pluriel pour tromper ma solitude – une vue imprenable sur ledit centre-ville. Au sud, les magasins de ce pourtour du marché. À l’ouest, la place Charles-de-Gaulle, lieu quasi incontournable pour les automobilistes de la ville et des alentours. Au nord, dans cet ordre : le tabac-presse, la pharmacie, l’église. 

Un arbre au milieu de tout ça

De mon bureau, une vue directe sur le magasin de chaussures qui existe depuis tant d’années. C’est une habitude : les propriétaires servent de chef de gare à ma journée de travail. Ils ferment les portes de leur commerce à midi pile. Quotidiennement. J’accélère dans mes tâches du jour. Ils rouvrent à 14 h pile : tiens, il faudrait peut-être que je pense à déjeuner. À 19 h, la journée est terminée pour eux. Pour moi, quand ils abaissent la grille de leur boutique, il est temps que je donne un dernier coup de collier. 

Seulement, depuis quelques semaines, rien. « Au-delà, c’est le vide », comme dit une chanson d’Alain Bashung. Les chausseurs ne sont pas présents, abandonnant les repères temporels qu’ils m’offraient. Alors, il faut en trouver d’autres. Place Charles-de-Gaulle, les policiers ne viennent pas chaque midi contrôler les attestations de circulation. Le nouveau repère ne viendra pas d’eux. Que l’on soit croyant ou non, le seul signal donnant le rythme horaire viendrait donc désormais des cloches de l’église.

Même les jeunes ne passent plus devant mes yeux pour gagner le cinéma. Je suis vraiment en manque sérieux de repères. Il y a bien l’arbre – à équidistance de mon écran d’ordinateur et de la place Charles-de-Gaulle – qui a fait des bourgeons et maintenant des feuilles, pour me dire que le printemps est bien arrivé. À Fécamp, la vie s’accélère à cette époque de l’année. La saison touristique doit faire éclore de nouvelles idées de sujets. Aujourd’hui, « on doit être hors-saison ». Il faut juste patienter. On se penchera bientôt sur d’autres choses que ce virus. Et, un temps suspendu, le souffle de la vie devrait rependre son cours. « Keep on dreaming ».

Matthias Chaventré


Jour 21 - Lundi 6 avril 2020

« Et au milieu il y a une île... »

Surtout ne pas se laisser déborder. Ni par une poussée de flemme, ni par la tentation de se reconnecter au milieu de la nuit pour lire les dernières dépêches et espionner un virus qui, lui, ne dort jamais.
À l’autre bout du monde, des femmes et des hommes se lèvent pour affronter une nouvelle journée, la peur au ventre, sans possibilité de s’isoler, sans gagne-pain, parfois sans toit.

À l’opposé, d’autres voient décliner le jour, heureux d’avoir échappé au décompte macabre, mais sans davantage de certitude quant à l’avenir ni à la progression d’un mal qui ne ronge pas seulement les poumons, mais aussi les esprits : la vague attendue, les vagues redoutées ont submergé tous les continents et les ont noyés dans un océan de doutes.
Et au milieu il y a une île. Celle du confinement, de l’abri mais pas du repli dans une bataille où chacun, quels que soient ses peurs, ses espoirs, ses compétences et son statut, a un rôle à jouer.
Face à cette menace qui renvoie sèchement à une condition souvent oubliée et quelquefois méprisée d’humain fragile, mortel, aujourd’hui privé par l’infiniment petit de la toute-puissance illusoire dont s’enveloppe la société, quel peut-être celui du journaliste ?

Ni combattant de première ligne comme le sont les soignants qui montent admirablement au front, ni planqué de l’arrière, ni fantassin ni porte-drapeau, il est celui qui guette, qui éclaire sans être éclaireur, qui prend le pouls sans être médecin. Une vigie.
Hélas d’une île, même connectée et même si l’horizon s’y ouvre à 360 degrés, on ne voit pas tout. D’une île, le journaliste n’entend qu’une rumeur assourdie par le vent, les embruns et l’éloignement. L’essentiel lui parvient, mais atténué.

Mais heureusement il y a les faits avec leur vérité, leur sincérité et parfois leur brutalité. Il y a des initiatives à valoriser, des signaux à capter, des lueurs d’espoir à encourager. Il y a aussi, comme toujours lorsque l’homme est confronté à un nouveau défi, beaucoup d’énergie et de créativité.
Et heureusement il y a d’autres îles. Un archipel en fait, avec d’autres vigies, d’autres horizons, d’autres signaux. Cela s’appelle une rédaction. Les îles du confinement ne sont pas celles de l’isolement.

Franck Boitelle

Jour 22 - Mardi 7 avril 2020

« On est ensemble, alors tout va bien ! »

« Et tu reprends quand le travail ? » : cette question, voilà des mois que j’y réponds. À chaque fois que je présente notre cadette, née en mai dernier. « Le 16 mars. À 10 mois, elle devrait faire ses nuits et puis, on sera à la fin de l’hiver. Toutes les grosses épidémies seront passées. » On croirait presque le début d’une histoire drôle… presque.

Pourtant, on s’était entraîné, mon conjoint, notre fils de trois ans, notre petite et moi. Après des mois de tâtonnement, nous avions trouvé le bon rythme. Celui qui nous permettait de caser boulot, vie sociale, culture, sport, tâches domestiques et surtout vie de famille. Depuis début mars, plus d’arrivée à l’école en courant parce que nous étions en retard, plus de dîner servi trop tard, plus de bain qui saute, faute de temps, plus de réfrigérateur vide.

Nous étions devenus les pro de l’organisation ! Même si laisser mes deux enfants me déchirait le cœur, j’étais heureuse de retrouver mes collègues, l’ambiance de la rédaction, les sujets si différents chaque jour… Jusqu’à ce que la nouvelle tombe, le jeudi précédant ma rentrée : écoles et crèches fermées jusqu’à nouvel ordre.

(Photo d'illustration : D.R)

(Photo d'illustration : D.R)

Après quelques instants de flottement, on établit le nouveau plan de bataille. Deux jours de télétravail chacun et les enfants passeront le cinquième jour chez leur super tata. Finalement, mes collègues et la direction proposent aux parents de jeunes enfants de rester chez eux. J’apprécie le geste. Le lundi suivant, Emmanuel Macron prononce un nouveau gros mot : confinement. Et brusquement, voilà notre emploi du temps surchargé qui se remplit d’un vide intersidéral. Enfin pour moi, pas pour mon conjoint, dans le BTP, qui doit encore aller sur le terrain.

Finalement, après deux semaines d’inquiétudes, pour notre grand notamment qui imagine le coronavirus comme un affreux loup prêt à lui bondir dessus, nous avons enfin adopté le bon état d’esprit : se recentrer sur l’essentiel. Profiter des enfants et envisager cette période comme une parenthèse dans une vie trop remplie. Enfin prendre le temps de finir ces kits de bricolage accumulés depuis des mois, regarder la petite rire aux éclats lorsque l’herbe lui chatouille les pieds, construire des cabanes sous la table de la salle à manger, raconter des histoires, danser, faire des dessins pour les proches que l’on ne voit pas, passer des heures au téléphone avec ceux que l’on aime... Au diable le planning et la maison bien rangée. On est ensemble, alors tout va bien.

Mélanie Bourdon


Jour 23 - Mercredi 8 avril 2020

Un apéro virtuel avec ceux et celles nés un 8 avril

L’an dernier, le jour de mon anniversaire, je me souviens, j’étais à la montagne. Là, en ce 99e jour de l’année, j’ai l’impression que je n’ai pas bougé depuis au moins... quatre semaines. Confiné, encore, le jour de mes 51 ans. Avec mes deux filles, adolescentes et étudiantes, aux abonnées absentes depuis hier, depuis le lancement de Disney+.

Et hop, entre deux cours virtuels dispensés en ligne, un petit épisode de High School musical, un saut dans la forêt enchantée de Winnie ou quelques images sonores de La Reine des neiges. « Libérée, délivrée, je ne mentirai plus jamais. »

Est-ce pour moi, pour attendre la date de mon anniversaire, que Disney a reculé le lancement de sa chaîne payante ? Je n’ose y croire, d’autant que je ne suis pas un grand fan des plateformes de streaming. Moi, depuis le début du confinement, je suis plutôt bouquins et apéros virtuels que Netflix. À chacun ses découvertes.

Un anniversaire... confiné ! (Photo : Olivier Cassiau)

Un anniversaire... confiné ! (Photo : Olivier Cassiau)

Alors, je me suis pris à rêver d’organiser ce soir un grand cocktail d’anniversaire avec tous ceux qui sont nés le même jour que moi. Mon confrère Jean-Pierre Pernaut, né en 1950, sera-t-il au rendez-vous à 20 heures, après les applaudissements aux soignants. Robin Wright, inoubliable dans Forrest Gump, va-t-elle télécharger House Party pour trinquer avec moi et Julian Lennon ? Les athlètes Frédéric Bousquet et Patricia Girard vont-ils partager leurs secrets de sportifs confinés sur les réseaux sociaux ?

Après avoir raconté en bulles le confinement de l’astronaute dieppois Thomas Pesquet, l’auteure de bande dessinée Marion Montaigne va-t-elle vouloir croquer les « exploits » d’un journaliste de province en télétravail ? Tous ces béliers ont beau avoir un peu de temps libre en ce moment, je doute qu’ils se connectent ce soir pour trinquer avec moi par écran interposé.

Pas de souci, ce soir nous serons quatre à partager le repas. Mes deux filles, délivrées de Disney, et ma femme, libérée de l’hôpital qu’elle a parfois du mal à quitter. Et moi, en guise de soirée virtuelle select, tout au plus puis-je peut-être compter sur un SMS de deux Rouennais, nés un 8 avril et qui ont mon numéro de téléphone : ma collègue Dorothée Brimont et Nicolas Mayer-Rossignol, l’une des têtes de liste des municipales à Rouen.

Olivier Cassiau


Jour 24 - Jeudi 9 avril 2020

« Gaffe à toi, corona ! »

Vision à 180 degrés. Une grande pièce largement vitrée me permet de deviser sur le monde extérieur : file d’attente devant la boulangerie, filtrage devant la supérette… Voilà qui contraste avec Victor, le garagiste, achevant de faire briller sa « BM » faute de clients, avec la fleuriste figée devant sa vitrine aux orchidées privées de lumière.

Bon, au moins, avec mes « chroniques de Saint-Ouen », je connais mieux « ma zone de vie ». Ma femme télétravaille elle-aussi, enchaîne les visioconférences… Moi, avec mon « réseau », le temps file assez vite, le journal est entré en résistance, mes camarades sont plutôt prompts à relayer les coronablagues piquées sur la grande toile.

Mais il flotte un étrange virus qu’il va falloir dompter : on a beau essayer de se concentrer, on se retrouve toujours à faire la vaisselle alors que le seul truc dont on se rappelle, c’est qu’on était allé chercher un stylo, ou qu’on allait faire un café. Sauf qu’il n’y a plus de filtres… Idée : faire quelques courses, miser sur une tranche horaire acceptable : 14 h 30 un vendredi. Direction un hyper de la région d’Elbeuf. Et là, sur le tarmac, on se dit qu’il va falloir combattre : 200 mètres de file d’attente à vue de nez.

(Photo : Marc Braun)

(Photo : Marc Braun)

« C’est à cause des minima sociaux, tout le monde déboule », croit savoir une autochtone. Alors j’ajuste le masque, j’attaque l’allée centrale, je devise sur des chariots débordant déjà, comme au début du corona. Je vois des gens courbés dans les frigos de viande. Comment franchir la meute effroyable des marcheurs blancs qui, maintenant, me jaugent de la tête aux pieds ? Parce que j’ai mis un masque. Un ami m’a soufflé : « T’as qu’à faire comme moi : tousse et retousse, tout le monde s’éloigne ! »

Ils sont au moins trois, quatre, trop proches de moi. Le rush de Pâques déjà. Planquez-vous les agneaux. En plus, même avec un vrai FFP2 récupéré, quand tu portes des lunettes, t’es dans la buée. Mon petit doigt m’a dit, comme ET : « Maison ». Sinon, j’ai suivi les préconisations du maire : accrocher un « Merci » pour le personnel soignant. Mais ça reste confiné quand je vois les mercis scandés en ville à 20 heures.

Alors, avant Anne-Sophie Lapix (service public, évidemment), j’ose une percée dans ma vision à 180 degrés. Et ma femme et moi, on se met à hurler « merci » dans une campagne déjà vide. Et j’ai crié, crié, Suzie, pour qu’elle revienne… Suzie, c’est ma fille, infirmière à Saint-Hilaire, sur le front du Covid-19. Gaffe à toi, corona !

Marc Braun


Jour 25 - Vendredi 10 avril 2020

« Hypocondriaque un jour... »

Une psychologue, que j’interviewais il y a quelques jours pour un article, conseillait, pour bien vivre son confinement, de ne pas regarder les informations en continu, surtout si on est anxieux. Et justement, l’anxiété, moi, ça me connaît.

Je fais partie de ceux qui, trois semaines avant le confinement, ne rataient déjà pas une occasion d’aller se laver les mains généreusement et je fus l’une des premières à ne plus faire la bise en arrivant au travail (au risque de passer pour l’asociale de service).

(Photo : Violaine Gargala)

(Photo : Violaine Gargala)

Alors que l’on vit la quatrième semaine de confinement, l’hypocondriaque que je suis devrait suivre les conseils de la psychologue. Oui, mais je suis aussi journaliste. Difficile, donc, de se couper de l’information. Les dépêches AFP tenant le macabre décompte des morts dans le monde et en France, tout comme les communiqués de presse de l’Agence régionale de santé dressant le bilan quotidien de la situation en Normandie, ne m’aident pas, c’est sûr, à trouver une certaine sérénité.

Impossible de couper de la triste actualité. De toute façon je n’en ai pas envie. Même de chez moi, confinée, je veux continuer à rendre compte de la situation. En mettant en lumière des initiatives, on reste actif, et cette activité permet de rester connectée au monde extérieur. Elle m’est essentielle.

Comme l’est la connexion avec les collègues. Car le journalisme, c’est aussi un travail d’équipe. Heureusement, en ces temps où nous sommes éloignés, les échanges sont nombreux notamment via WhatsApp. On y parle boulot mais je peux aussi compter sur mes collègues pour partager vidéos et autres blagues apportant ainsi du positif dans la journée.

Je suis en effet bien décidée à suivre un autre conseil pour vivre au mieux cette période de confinement : « Penser positif ». Alors comme à partir de ce week-end débute pour moi une semaine non travaillée, je me concocte un programme : méditation, lecture, séries et films à rattraper... Et puis ce sera l’occasion de ne plus suivre l’actualité en continu. Enfin ça, c’est sûr le papier... Car à la veille de cette période d’inactivité, ce n’est pas la peur de la page blanche qui m’envahit, mais celle des journées vides.

Violaine Gargala


Jour 28 - Lundi 13 avril 2020

« Rêver à des lendemains meilleurs »

Pour écrire la chronique d’un confiné, encore faudrait-il l’être. Je ne le suis que sur mon temps libre. Comme de nombreux collègues et journalistes d’autres rédactions, j’ai fait le choix de rester au plus près du terrain et donc de continuer à faire des reportages.

Bien sûr, le temps passe plus vite qu’enfermé à la maison. « Au moins, tu sors », me répète ma femme, passée au télétravail. C’est vrai, ça passe plus vite que lorsque l’on est confiné 24 heures sur 24 ou presque, comme c’est le cas durant les week-ends et la période de chômage partiel.

Oui, car il y a la crise sanitaire mondiale et celle, plus locale, qui frappe le journal et menace bon nombre d’autres titres. Bien sûr, c’est plus compliqué aujourd’hui d’aller acheter son canard ; et on peut aisément comprendre qu'avec la baisse du pouvoir d’achat et la crise redoutée, les lecteurs occasionnels préfèrent rogner sur une dépense. Je ne me lancerai pas dans un laïus sur l’importance d’avoir accès à une information fiable, vérifiée, recoupée ni sur le coût que cela représente. Ces arguments ont été rabâchés sans effet. Je ne peux que saluer le travail abattu par les collègues et par tous ceux qui font vivre le titre en ces moments durs. Et remercier toutes les personnes — lecteurs, lectrices, confrères, consœurs, politiques, anonymes — qui nous adressent leurs messages de sympathie, qui s’abonnent en signe de soutien.

Cet élan, ça met du baume au cœur. Surtout quand on voit les inepties et les fausses informations faire florès sur les réseaux sociaux. C’est déjà rageant en temps normal. Là, c’est tout simplement insupportable. Mais, plutôt que de nourrir les trolls sur mon temps libre et confiné, je ronge mon frein. Autant se battre contre des moulins à vent. Plus que jamais, je préfère passer du temps avec ma p’tite dont le trop-plein d’énergie use parfois mes nerfs stressés. La crèche lui manque un peu (à nous aussi !). Les sorties en forêt ou au parc également. « Il rouvre quand le manège ?, interroge-t-elle parfois. Il y a toujours le microbe ? Le président, il va encore dire que les écoles elles sont fermées ? » Oui, il va dire ça, oui...

Jusqu’au jour où il dira autre chose.Que c’est fini, que l’on peut retourner sur les manèges, voir les copains de la crèche et aller à la piscine. On rattrapera ces sorties, ma fille. Et avec un peu de chance, les choses auront peut-être changé au final. Peut-être que les soignants qui tirent la sonnette d’alarme depuis des années seront écoutés et soutenus ? Peut-être que les informations auront plus de poids que les fake news ? Peut-être que la trêve environnementale aura fait du bien à la planète ? Qui a crié « Utopiste » ? On n’a plus le droit de rêver à des lendemains meilleurs maintenant ?

Anthony Quindroit


Jour 29 - Mardi 14 avril 2020

Quand le confinement finira...

Il est sans doute facile, et même vain diront certains, d’imaginer comment nous aurions tous abordé le printemps 2020 si un maudit virus n’était passé par là. Si la maladie n’avait emporté des milliers d’entre nous, si les petits commerçants et les grands patrons ne se préparaient à déposer le bilan après force résistance.

Si nous étions enfin débarrassés de ce scrutin municipal ô combien essentiel, et ce quelle que soit la taille de notre commune, mais dont l’intérêt qu’il suscite habituellement semble aujourd’hui bien entamé tant il tire en longueur. La question mérite pourtant que l’on s’y arrête. Car demain, nous le savons tous, ne sera jamais plus différent d’hier qu’aujourd’hui.

Demain, dis-je, il faudra tout reconstruire. Mais quoi ? Reconstruire pareil ? Et quoi de plus désopilant pour repartir, au lendemain de tout cela, qu’un ennemi aussi redoutable qu’invisible et qui est appelé à rôder quelque temps encore ? Et si c’était le moment pour véritablement tout changer ? Pour envisager la vie sous un jour nouveau, pour faire la paix avec ses voisins, pour prendre le temps de se donner du temps, pour infléchir radicalement notre rapport autodestructeur à la planète, pour lire un bon bouquin avant toute chose. Ce que, devons-nous l’admettre, nous ne faisons qu’en de rares occasions.

Quand le confinement finira, et c’est pour bientôt, paraît-il, on restera bien interdits. C’est à cet instant exact, à n’en pas douter, que le risque sera le plus grand. De quel côté tombera la pièce ? Vaquerons-nous de nouveau le cœur presque léger à nos occupations d’alors, un peu ébouriffés tout de même, ou aurons-nous la riche idée d’utiliser la crise du Covid-19 comme un burin magnifiquement taillé, un levier incroyable, une opportunité vertigineuse pour aller au bout de notre mue ?

À l’approche de ce toujours joli mois de mai, je fais ici le vœu pieux que la pièce tombe du côté de la bienveillance et de la solidarité, du côté des faibles et des forts, du côté de l’endurance et de l’ambition. Et si tout cela n’était jamais arrivé ? Vous ne seriez pas en train de lire ceci. Et surtout, nous n’aurions pas réalisé les possibilités qui sont les nôtres et le chemin qu’il nous reste à parcourir.

Caroline Gaujard-Larson


Jour 30 - Mercredi 15 avril 2020

Un ficus bienveillant pour confident...

C’était il y a une éternité. Un mois. Hier en fait... L’ordre est venu de très haut : restez chez vous ! Mais comment faire rimer journaliste localier à Dieppe et confinement ? Très vite, le sentiment a été que ce serait compliqué. Déjà, dès le 17 mars, alors que les habitants rentraient chez eux, le premier réflexe de la rédaction a été de sortir dans la rue, de prendre des photos, d’interroger des passants... Bref de rendre compte aux lecteurs.

Rien ne serait plus tout à fait comme avant. Il fallait garder ses distances avec ses interlocuteurs, reculer par instinct d’un pas, bloc-notes et stylo en mains. Après tout, la règle n’est-elle pas déjà de trouver le juste milieu entre la proximité, gage de confiance avec ses sources, et la distance, gage d’honnêteté avec les lecteurs ?

Une distanciation sociale pas toujours aisée. Comme avec ce couple de retraités anglais rencontré le lendemain de la première annonce d’Emmanuel Macron. Seuls sur l’aire de camping-car du front de mer. Tout juste débarqués du transmanche. Prêts pour une virée d’un mois en France. Qui tend le téléphone portable, réclame le réglage du wifi, s’approche pour regarder la photo sur l’écran du reflex numérique. L’Angleterre était alors au diapason d’un Boris Johnson insouciant...

(Photo : Franck Weber)

(Photo : Franck Weber)

Comment garder ses distances et respecter le confinement quand les sollicitations restent les mêmes, par exemple ces élus qui veulent qu’un journaliste vienne les photographier quand ils remettent des surblouses à l’hôpital, visiter une entreprise frappée par la baisse d’activité... Presque rien n’a changé au fond, même ces clubs-services qui réclament de lire leur bonne action dans le journal.

En fait, si, tout a changé. La rédaction s’est vidée. Les collègues sont partis avec leur ordinateur sous le bras. Télétravail. Continuer malgré tout. Là encore, le sentiment a été : ce ne sera pas gagné. Comment être efficace quand la fibre est restée à la porte du village, avec deux ados à la maison à l’heure de la VOD et des jeux en ligne ? Et comment garder le lien avec le terrain, prendre le pouls de la ville depuis chez soi ? Alors que l’actualité n’a jamais été aussi poignante. C’est décidé, le bureau restera le point d’ancrage. Tout en évitant les déplacements et les rencontres accessoires. En gardant un écart avec le seul collègue encore sur place. Nos deux bureaux sont mis un peu plus à distance. Lavage des mains de rigueur en arrivant le matin. Mais les règles du chômage partiel partagé ont vite changé la donne. Et un ficus bienveillant est devenu le seul complice, avant un vrai confinement à la maison...

Franck Weber


Jour 31 - Jeudi 16 avril 2020

Plus que jamais, l’aventure est au coin de la rue

Journaliste et confiné : deux mots qui ne devraient jamais cohabiter. Le journaliste, façon Tintin reporter, c’est celui ou celle qui va, qui voit, qui revient et qui raconte. Depuis plus d’un mois, c’est une autre musique. Le genre de partition qu’un quadra comme moi ne s’attendait pas à expérimenter.

Quand on entre en école de journalisme, on nous affranchit sur deux points pour briser autant d’idées reçues : « À quelques très rares exceptions, vous ne vous baladerez pas à travers le monde » et « si vous voulez gagner de l’argent, il fallait choisir un autre boulot ».
La consigne était simple : l’aventure est au coin de la rue ; le reportage commence sitôt le premier pas mis hors de la rédaction. Ce qui se passe en ce moment doit bien faire marrer Maurice Deleforge, l’ancien directeur des études de l’École supérieure de journalisme de Lille et prof du « français-comme-on-doit-l’écrire-dans-le-journal ».

Ses ouailles éparpillées à tous les vents ont réinventé la façon de travailler. L’aventure est plus que jamais au coin de la rue depuis que ladite rue est devenue un champ de bataille. Le journaliste confiné, tout seul dans sa rédaction transformée en quartier général, poursuit sa tâche vaille que vaille, sans grande visibilité, sans solution miracle, avec adaptabilité et bonne volonté.

Il y a comme un vide à la rédaction. (Photo : Vincent Le Gallois)

Il y a comme un vide à la rédaction. (Photo : Vincent Le Gallois)

De notre agence d’Évreux vidée de ses forces vives désormais dédiées au chômage partiel ou au télétravail, je m’astreins à pousser la porte. Et pas seulement pour qu’elle ne rouille pas. Une rédaction, c’est un lieu de vie qui apparaît d’une rare tristesse sans ses habitants. Alors, je tiens à être là, à allumer mon poste, à écrire, à répondre au téléphone, à faire la courroie de transmission entre les collègues qui continuent à œuvrer depuis chez eux et le siège de Paris-Normandie, à Rouen.

Et puis, il faut bien l’avouer, tout seul chez moi ou tout seul à l’agence, quelle différence ? Au moins, je prends l’air le matin, le soir et aussi dans la journée, puisque l’actualité continue, elle aussi. Il reste encore des reportages à assurer, des gens à voir (même si c’est de loin), des photos à réaliser pour les articles des collègues plus éloignés physiquement. Jamais plus qu’aujourd’hui, l’aventure n’a été au coin de la rue.

Vincent Le Gallois


Jour 32 - Vendredi 17 avril 2020

« Je rêve d’un sursis pour moi, les collègues et le journal »

Ma chronique était écrite depuis une quinzaine de jours. Et puis, jeudi soir, au moment de la mettre en page, je l’ai effacée d’un claquement de clavier. Tout ce que j’avais écrit m’a paru bien futile, alors qu’avec mes collègues, nous apprenions officiellement que notre direction n’avait guère d’autre choix que de demander le placement en liquidation judiciaire de Paris-Normandie. Nous le savions, mais la confirmation de la nouvelle, accompagnée de l’analyse des pertes financières de l’entreprise, m’a assommée.

Paris-Normandie était déjà fragile, le confinement et ses conséquences ont achevé de nous mettre genoux à terre. Pourtant, à la rédaction, dont je fais partie, et dans l’ensemble de l’entreprise, nous nous battons au quotidien pour continuer de faire paraître le journal. Depuis le début du confinement, je suis en télétravail. Habituellement, je couvre les faits-divers et les procès devant les tribunaux, mais avec la baisse d’activité dans ce domaine, j’aide mes collègues en traitant les sujets en lien avec le coronavirus.

Depuis une semaine, je n’arrête pas d’avoir des messages de soutien de la part de mes interlocuteurs. L’un d’eux m’a même dit au téléphone qu’il voulait lancer une cagnotte pour sauver le canard. Il m’a demandé : « Faut combien, t’as une idée ? » Sans y croire une seule seconde, abattue, je lui ai répondu : « Des millions que tu ne réussiras jamais à avoir. »

Cherchant le sommeil qui ne venait pas, j’ai ruminé toute la nuit de jeudi. J’ai fini par dédramatiser ma situation : ça n’est qu’une affaire de chiffres, du boulot, il y en a d’autres et ailleurs. Surtout, je suis en bonne santé, et mes proches, mon compagnon, ses deux enfants ne sont pas atteints par ce foutu virus. Mon entreprise va très mal ; il y aura peut-être de la casse sociale, j’en ferai peut-être partie, et pire, le titre disparaîtra peut-être à jamais. Mais ce n’est rien par rapport à la mort qui rôde autour de nous en ce moment, et nous l’avons tous un jour dans notre existence côtoyée de près.

Une image me revient et relativise ce que je vis : celle de ce jour de juin 2018 où, dans un gros rapide du gave d’Ossau, dans les Pyrénées, mon kayak de rivière chavire. Je suis à la nage et je sais ce qui m’attend 100 mètres plus bas : un rappel mortel. Un puissant ressac dans lequel vous vous noyez par épuisement. Je suis restée un long moment à tourner au fond... J’étais persuadée que c’était la pellicule de fin. Et pourtant, je suis là aujourd’hui (et je fais d’ailleurs toujours du kayak de rivière), j’ai eu du sursis. Alors, je rêve de ce même sursis pour Paris-Normandie, pour moi et pour mes collègues.

Élise Kergal


Jour 33 - Samedi 18 avril 2020

Demain, quels dehors ?

Devant l’invisible, j’ai jusqu’à présent de la chance en moi, autour de moi. Plus ou moins confiant selon les jours, mais pas déconfit par le régime du confinement, je m’accorde, comme beaucoup d’entre nous et avec une prudence dont j’ignore le niveau exact, quelques déplacements. Pour des courses, pour « motif familial ». Pour aider mes aînés, plutôt sages, qui risquent la double peine, de figurer parmi les derniers punis.

Et, parce que le télétravail et le téléphone ne permettent pas tout, je sors pour faire un peu d’image au Havre et alentour. Aller un peu dehors en ce moment peut offrir une trompeuse sensation de liberté, dans ce silence taquiné par le retour des sons de la nature en ville. Aller un peu dehors, même en se lavant les mains dix fois, c’est aussi culpabiliser face à ce qu’exige chez tous la situation. Aller un peu dehors, c’est changer ses rapports aux autres, dans un mélange de calcul et d’instinct, de citoyenneté et d’animalité. Anticiper l’approche d’un congénère, observer ses mouvements, s’en tenir écarté et limiter avec lui les échanges...

Elle nous manque la plage du Havre... (Photo : Arnaud Rouxel)

Elle nous manque la plage du Havre... (Photo : Arnaud Rouxel)

S’offrir une permission est un privilège qui ne doit pas nuire aux autres. TV, réseaux sociaux, lecture… À domicile, sauf dans ces jardins que j’envie, l’évasion reste souvent artificielle. Le soir, en prenant l’air à la fenêtre, à 20 heures tapantes des mains, je pense aux enfermés, parfois jusqu’à l’irrespirable, des services de réanimation, des Ehpad.

Avec les collègues, nous n’avions jamais autant interviewé de médecins et d’infirmières qu’en ce maudit printemps. Pas un bon signe que les apôtres du secret deviennent de bons clients... Il y a quelques semaines, je ne mesurais pas ce qui nous attendait. Dire que je trouvais curieuse cette culture, cette promptitude au port du masque, dans les rues, que l’Asie du sud-est et la Chine ont en elles ! Leurs notions de l’hygiène, de la relation au pouvoir, de la discipline collective, de la distanciation, seraient très différentes des nôtres. L’épidémie va retomber si nous privilégions encore un peu le dedans. Nous aurons tous envie d’extérieur, si ce n’est d’ailleurs. Au moins de la liberté d’hier.

Travail, famille, amis, repas partagés, loisirs, plaisirs de l’air libre, de plages et de nature. En mai ou plus tard, à qui l’honneur d’y retourner d’abord ? On veut crier : vivement la vie de demain ! Mais dans une société sous quels dehors, justement ?

Arnaud Rouxel


Jour 35 - Lundi 20 avril 2020

La chair est triste hélas...

Beaucoup se regardent le nombril. Ne niez pas. Ou que celui qui n’a pas posté sur Facebook la photo de son fameux risotto ou de son masque « fait main » me jette son premier flacon de gel hydroalcoolique... Mon monde à moi ne tourne pas autour de mon nombril mais d’un genou.
À l’isolement, fauchée par une entorse. Un accident de ski à Ischgl*, cela aurait eu de la gueule... Mais non, juste un pied qui se coince dans un bureau de la rédaction de Rouen. Déjà sept semaines d’arrêt, le cas n’est pas une priorité pour la faculté. Et c’est bien normal.


À vivre au ralenti, le temps passe à une de ces vitesses. La moindre pause pipi a longtemps pris la moitié de la matinée ; l’après-midi étant occupée à la lecture d’À la recherche du temps perdu, roman de sept tomes acheté en... 1993, jamais ouvert. La somme s’est imposée comme une évidence dans cette période languissante, avec ces phrases de trop de mots, écœurantes de conjonctions de subordination pour n’importe quel journaliste qui respecterait ses lecteurs, mais qui sonnent dans ce temps de désœuvrement comme autant de propositions vers un grand voyage dans le temps...
Avez-vous, vous aussi reclassé vos diapos, relu d’anciens courriers, montré à tout internet votre minois prépubère et plongé comme Proust, avec délectation vos madeleines « maison » dans du thé ? Du Lipton, peuchère, dernière boîte jaune qui restait en rayon au supermarché.

Je pensais après La Prisonnière** être libérée de mes béquilles. Revenir à la rédaction, sa machine à café, la vue imprenable sur la Seine ; attendre presque fébrile le premier coup de fil du matin ; me régaler d’une interview ; partir à l’aventure rive gauche et rentrer tout excitée de raconter aux collègues avant de vous l’écrire, une nouvelle histoire formidable. Je pense à celle de Pascal Berment, maraîcher des Serres Stéphanaises rencontré en août dernier. J’espère qu’il aura trouvé de nouveaux clients, conquis par le « consommer local » ; un couple pas banal, non plus, passionné de jeux télé nous racontait pour la Saint-Valentin, le secret de 50 années de vie commune. Cet amour, j’en suis sûre, survit à l’enfermement. Le rêve d’Arthur Sulpice résiste, je l’espère aussi, à la crise Covid-19. En décembre, il entendait produire un vélo 100 % normand.

Rechute le 6 avril, la jambe est molle encore, le genou triste hélas et je n’ai plus de livres... excepté quelques vers de Mallarmé et Baudelaire. Avec eux, je rêve nos retrouvailles, admirables lecteurs, mes semblables, mes frères, fixées au 11 mai. Et même si l’avenir est toujours incertain, Dieu sait que j’ai hâte.

* Station de ski des Alpes autrichiennes identifiée comme un épicentre de la pandémie.
** 5e des 7 tomes du roman de Marcel Proust

Pascale Bertrand


Jour 36 - Mardi 21 avril 2020

Pas question de sombrer dans la déprime...

On se croirait dans un mauvais film. Plus de la moitié de l’humanité contrainte de se terrer pour échapper à un virus incontrôlable. Le genre de nanar qui réhabiliterait presque les hypocondriaques, maintenant que nous en sommes réduits à faire attention à tout.
Après trois semaines de télétravail passées à scruter les réseaux sociaux et réaliser des sujets uniquement par téléphone, j’ai basculé dans une période « off ». Une situation inattendue où la vie est mise sur pause. Allez, pas question de sombrer dans la déprime...

Ou la paranoïa. Voilà que je commence à entendre des voix. Des rires, des bruits de verres. Mes voisins continueraient-ils à recevoir de la visite ? Ou suis-je en train de me faire un film ? Ce « Salut, à bientôt ! » qui retentit dans le hall quelques heures plus tard a pourtant l’air bien réel…

Christophe Hubard

Christophe Hubard

Le calme est revenu. Dès lors qu’on réussit à oublier l’enfant au-dessus qui court en long et en large dans son appartement pour seul terrain de jeu. Le calme est revenu dès lors qu’on ne relève pas l’énième rotation de l’hélicoptère du Samu, nous rappelant les drames qui se nouent dehors. Ce confinement a quelque chose d’insidieux. Sans prévenir, il nous pousse dans nos retranchements.

« On est obligé de vivre avec soi-même », me disait l’autre jour une amie, au téléphone.
Le temps s’est arrêté. Par la fenêtre, les beaux jours défilent sous nos yeux. À portée de main, insaisissables. On les avait attendus avec tant d’espoir, il ne s’agissait pas seulement d’une nouvelle saison, on espérait secrètement un renouveau. L’hiver était arrivé en avance, une nuit de fin septembre sous la forme d’un épais nuage noir huileux, dans une ambiance de film catastrophe. Depuis, tant de pluie, d’horizons bouchés par une grisaille plombante.

Le printemps est finalement arrivé, avec son lot de surprises. Pour donner un sens à cette période déconcertante, nous théorisons le monde d’après. Les scripts s’affrontent. Déjà les hautes sphères nous enjoignent - le patron du Medef en tête - de rattraper le temps perdu, une équation impossible transformée en injonction à poursuivre notre fuite en avant collective : « Il faudra travailler plus pour rattraper la perte d’activité ». Surtout, ne changeons rien. Et dans quelques années, nous aurons peut-être le droit à un « remake » de ce mauvais film que nous vivons actuellement.

Vous pensez que je déprime ? Au contraire, professionnellement, j’ai trouvé matière à m’épanouir. Je suis une formation en ligne pour apprendre à réaliser des vidéos. Voilà à quoi j’occupe mes journées : à me faire des films.

Christophe Hubard


Jour 37 - Mercredi 22 avril 2020

La tête dans des nuages plus nombreux

Elle était prête quinze jours avant la date de parution. Et puis, cette chronique écrite sur un ton détaché et léger n'avait plus de sens au vu de la situation de l'entreprise. Il y était question de la pluie et du beau temps. Jamais, je n'avais autant levé les yeux au ciel. Ou plutôt vers le ciel, depuis le début de cette « drôle » de vie. Celle qui balance entre télétravail, travail de terrain et parfois aussi au sein de la rédaction du Havre, où il est agréable d'y croiser certains jours quelques rares collègues, qui ne font que passer comme moi.

Donc, ce ciel qui s'offre à moi tout au long de la journée. Comme pour prendre la température de ma propre météo intérieure du moment. Ciel azur et lumière printanière. Vous avez remarqué : les nuages ont comme miraculeusement disparu le jour où nous sommes entrés dans cette période inédite de repli sur soi. Regarder là-haut, c'était comme retomber en enfance. Qui ne s'est jamais inventé des histoires en regardant ces masses cotonneuses défiler, une fois allongé (e) sur le sable ou dans l’herbe ?

Ces tâches dispersées dans le ciel normand représentaient un moment d'évasion. Un temps suspendu entre rêverie solitaire et évasion inconsciente. Je l'avoue : je m'évadais avec ces incroyables figures poudreuses, lorsqu'elles daignaient traverser l’horizon. Et je comprenais mieux les obsessions d'un Boudin, d'un Courbet ou d'un Monet amoureux de nos ambiances normandes. Ils la savaient si bien : ces formes mobiles transportent une partie de la charge émotionnelle du moment. L’émotion, justement. Ce fameux samedi matin, il y a une dizaine de jours...

Après l'audioconférence quotidienne qui permet de construire les éditions dominicales avec l'équipe, l'information tombe : Paris-Normandie va se retrouver dans quelques jours en liquidation judiciaire. Comme si le ciel nous tombait sur la tête. Tout d'un coup, cet horizon souvent dégagé ces derniers temps, grâce à un bord de mer prometteur sans doute, s'est assombri.

La tête prise par l'actualité, tournée vers l'envie de servir un produit au plus près de la réalité, j'en avais oublié la fragilité de la situation. J'ai la tête beaucoup moins dans les nuages depuis quelques jours. Même si mon caractère optimiste me fait penser à une évidence : après la pluie, le beau temps. Forcément.

Patricia Lionnet


Jour 38 - Jeudi 23 avril

C’est bientôt le jour d’après

À ce jour, personne n’est venu du futur avec un code-barre dans le cou tout comme Bruce Willis dans le film de science-fiction l’Armée des douze singes, de Terry Gillian, pour rechercher l’origine du coronavirus. Seuls les chiens et les chats, un loup près de Londinières, un kangourou à Luneray sont libres.
Qu’est-ce qu’il y en a des Rouennais qui possèdent le toutou. Comme je reste un journaliste sportif dans l’âme : médaille d’or au plus nombreux : le bouledogue français. L’une de mes charmantes amies confinée elle-aussi ajoute. « Le chien, ils doivent se le refiler entre les locataires de l’immeuble pour sortir et se promener. »

Sous le soleil, les oiseaux, en tout genre, sont tranquilles dans les quelques arbres rescapés de la récente bétonisation de Rouen et offrent leur chant printanier entrecoupé par le vrombissement d’une Uber Eats mob passant à toute allure dans les rues désertes de Rouen. Les odeurs aussi reviennent et c’est signe de bonne santé pour tous car le coronavirus affecte le sens de l’odorat.

Loïc Potier en reportage.

Loïc Potier en reportage.

L’organisation du travail à distance s’organise car je travaille à Dieppe, mais je demeure à Rouen. Comme dans l’une des scènes du film : Paris brûle-t-il de René Clément où l’officier allemand appelait tous les jours la préfecture de Paris à une heure fixe, c’est le coup de téléphone à la compagnie de la gendarmerie à 10 h et 17 heures pour les faits divers locaux et souvent la réponse de Stéphane ou François est : « Alles ist normal (tout est normal) ». C’est en effet la seule chose à peu près normale dans ces temps de confinement.

Puis, c’est la discussion avec le binôme dieppois Franck Weber pour organiser l’édition du lendemain et de définir les rôles de chacun. Je n’oublie pas mes autres collègues qui envoient toutes les informations qu’ils reçoivent de par leur réseau alors qu’ils ne sont pas en service, sans oublier nos fidèles correspondants disséminés dans les villages du pays de Caux et de Bray. C’est la prise des informations par téléphone ou par réseaux informatiques, notamment pour les photos, auprès des différents interlocuteurs qui par chance me connaissent bien sur Dieppe. Chacun essaie de donner et d’informer au mieux la population.

La journée télétravail se passe, mais il faut faire la sortie du jour pour assurer le quotidien. L’achat de la baguette, où je dois imaginer le sourire de la boulangère dissimulé sous son masque. Je me fixe un jeu en espérant le scoop : voir un Rouennais attrapé par la grosse boule branche de la série télévisée des années 70 : « The Prisoner » de Patrick McGoohan qui ramenait l’agent secret dans son confinement alors qu’il tentait de s’échapper. Après le 11 mai, on l’espère, c’est bientôt « le jour d’après »

Loïc Potier


Jour 39 - Vendredi 24 avril 2020

Vivement qu’y r’pleuve !

Bon, sérieusement, on en parle ou quoi ? Le devoir d’informer, le journaliste privé de son cœur de métier, l’espoir d’un avenir meilleur… C’est bien gentil, tout ça. En attendant, personne pour remarquer que depuis ce foutu 17 mars tout pile, le soleil brille sans discontinuer. Avec une constance et une insolence qu’on n’a probablement pas vues ici depuis, disons, à peu près cinq siècles (j’arrondis). Et ce bien évidemment après un début d’année désespérant d’humidité et de grisaille. Je suis désolé, mais s’il pleut le 11 mai, je ne pourrai pas croire à une coïncidence. Bref.

J’entends déjà les esprits persifleurs me reprocher de n’avoir rien d’autre à dire ici. Oui, je sais, la météo. La banalité même, lorsqu’on ne sait pas trop bien de quoi causer... À ma décharge, bon nombre de mes collègues se sont illustrés brillamment dans cette chronique depuis plus d’un mois, nourrissant chez moi un soudain complexe d’inspiration. D’autant plus qu’à cet instant, il ne me reste que quelques heures pour rendre ma copie, selon un planning établi depuis à peine... deux semaines.

De ce point de vue là, force est de constater que le confinement n’a en rien guéri ma légendaire tendance à la procrastination (l’apanage des génies, paraît-il… je dis ça, je dis rien). Mais en ces temps où les repères partent à vau-l’eau, n’est-il pas rassurant, au fond, de voir que certaines choses restent immuables ? Un psychothérapeute récemment interviewé me faisait remarquer à quel point il était salvateur de continuer à vivre comme avant – ou du moins faire comme si – pour se préserver de l’anxiété. Maintenir le train-train quotidien, en somme.

C’est fascinant, d’ailleurs, cette « normalité » qui finit par s’imposer dans les situations les plus improbables. Je ne m’étonne même plus des rues quasi désertes que je traverse chaque jour en vélo pour venir au bureau. Même chose pour ces longs couloirs vides et silencieux que je sillonne à Paris-Normandie, notamment pour rejoindre le plateau de PNTV où nous concurrençons désormais Jean-Pierre Pernaut tous les midis.

Disons-le : ce n’est pas totalement désagréable. Mais il faudra bien renouer avec ce Rouen embouteillé et ses automobilistes de mauvais poil. Cet open-space animé et ses collègues de mauvais poil (pas tout le temps). En espérant que cette routine-là, malgré tout, ne tarde pas trop à revenir. Comme on dit par ici, il me semble (je ne suis pas Normand de souche) : vivement qu’y r’pleuve !

Thomas Dubois


Découvrez la suite de ce grand format réalisé par les journalistes de Paris-Normandie dans la deuxième partie, à retrouver par ici !