Coronavirus. Chroniques d'un journal confiné (2/2)

Les journalistes de Paris-Normandie vous racontent
leur quotidien

(la suite)

Photo d'illustration Adobe Stock

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Comment exercer le métier de journaliste depuis son canapé quand on est censé informer le lecteur de ce qui se passe dans son environnement extérieur ?

Avec la période de confinement imposée en France pour lutter contre la propagation du coronavirus, c’est le défi lancé à quasiment toute la profession. À Paris-Normandie, la grande majorité des rédacteurs et rédactrices le relève en observant les consignes de confinement dues à l'épidémie de coronavirus.

Jour après jour, on vous raconte comment un journal confiné peut continuer à informer. Témoignages.

Retrouvez les récits des 39 premiers jours de confinement dans la première partie de ce grand format

Depuis le 16 mars 2020, le siège de Paris-Normandie, situé sur les quais de Rouen, rive gauche, s'est peu à peu vidé de ses effectifs.

Depuis le 16 mars 2020, le siège de Paris-Normandie, situé sur les quais de Rouen, rive gauche, s'est peu à peu vidé de ses effectifs.


Jour 40 - Samedi 25 avril 2020

« Le temps, ce luxe du XXIe siècle enfin à ma portée »

En tant que journaliste, « j’ai pas le temps, je bosse » fait partie de mes phrases fétiches (avec « il faut joindre le service abonnement » et « vous ne pouvez pas relire l’article avant parution »). C’est très pratique pour se sortir de tout un tas de situations, vous allez voir… Ça te dit un petit footing ? « J’ai pas le temps, je bosse. » Tu penseras à tailler les rosiers ? « J’ai pas le temps, je bosse. » Comment, tu ne seras pas à l’anniversaire de ton filleul le 8 mai ? « J’ai pas le temps, je bosse… même les jours fériés. » 

Ce n’est pas (uniquement) une excuse, le journalisme n’est pas qu’un job, c’est un mode de vie, rythmé par les reportages et les bouclages. Et c’est ce qui rend ce métier si captivant. Si addictif. Bien sûr, il m’arrive souvent de rêver à touuuuuut ce que je pourrais entreprendre « si j’avais le temps ». Faire du sport. Être bénévole dans une association. Apprendre le japonais. Écrire un roman. Repeindre mes volets… Pas forcément dans cet ordre. Mais depuis que je suis en confinement/vacances/chômage (rayer la mention inutile), du temps, ce n’est pas ce qui manque, même si je travaille une semaine sur deux. Et force est de constater que je ne bredouille toujours qu’un mot de japonais (« kitsune », qui veut dire renard...), que mes volets affichent encore cette douteuse couleur marron et qu’à la place d'un roman, j’ai entamé un journal de confinement que j’ai tenu… deux jours. 

Pour autant, je ne suis pas restée cloîtrée devant mon home cinéma en pyjama à enchaîner les seize saisons de Grey’s Anatomy en me gavant de M&M’s (et rien que ça c’est une victoire). Alors qu’est-ce que j’ai fait ? Eh bien j’ai juste… profité. Profité du jardin (j’ai cette chance) et du soleil. Profité d’appeler des amis, dont les échanges dans nos vies mouvementées se limitent trop souvent à des textos. Profité de mon amoureux, et pas uniquement le week-end. Profité de faire des albums photos, pour me rappeler tous ces bons moments qui existent en dehors du travail (et il y en a plein !). Profité de lire, de dormir, de cuisiner, de penser. De vivre tout simplement. Car on ne s’arrête pas de vivre parce que les boutiques sont fermées ou qu’on ne voit plus les gens que l’on aime. On s’adapte, on garde le moral, et on avance… Ah et si : je me suis vraiment mise au sport! Ça ne me ressemble tellement pas que mes amis ont cru que j’étais au fond du trou. Mais non : c’est juste que j’ai le temps !

Céline Bruet


Jour 41 - Lundi 27 avril 2020

« Dans la vie, tout est toujours relatif… »

Être confiné chez soi sans travailler et être confiné en exerçant son métier, ce n’est pas tout à fait la même chose. Peut-être aussi relatif que de vivre cette — drôle — de période dans un appart’ de 30 m² avec vue sur cour ou dans une maison avec jardin. Après une période d’inactivité pour cause d’orteil cassé, me voilà donc de retour aux affaires. Fini le train-train quotidien et le train tout court, bonjour mon bureau perso ! Sept mètres carrés avec vue sur ma cour multicolore, printemps oblige. Terminé le café avec les collègues, j’avale le mien, seule, face à l’écran de mon ordi ou celui de mon smartphone depuis lequel je participe aux réunions de rédac, via Messenger. 

Bon ok, la façon de travailler n’est plus la même et il y a fort à parier qu’elle ne le soit plus pour de nombreuses personnes, mais après cinq semaines, coupée de la vie professionnelle, je savoure chaque minute à bosser même dans ces conditions peu naturelles pour un journaliste, moi qui avais pourtant l’habitude d’être toujours entre deux valises, à l’autre bout de la France pour animer la rubrique auto et parfois du monde pour alimenter les pages Évasion du supplément loisirs de Paris-Normandie, Sortir...

Mais même à la maison, mes journées sont ponctuées de rendez-vous. 9 h 30 audio-conférence, 11 h, rappeler monsieur Untel, 13 h 45, prendre rendez-vous avec madame Machin, 17 h, remplir mon autorisation pour aller prendre une photo à Giverny... Et entre deux rendez-vous (téléphoniques), écrire, naturellement. Les journées passent à la vitesse d’un éclair. Finalement presque aussi vite que lorsque j’étais en arrêt. Seulement, elles ne s’articulaient pas de la même façon. Fini de trier, de ranger, d’organiser une énième fois les placards. J’ai laissé de côté cette pile de livres entassés sur la table de nuit, qui continue de me narguer jour après jour, j’ai abandonné dans un coin de la cuisine les livres de recettes, j’ai rangé le sécateur pour tailler les rosiers... Je TRAVAILLE ! Je ne m’étais peut-être pas rendu compte de ce que cela signifie vraiment. Non, non, je ne parle pas de percevoir un salaire, mais d’avoir — aussi modestement soit-il — l’impression d’être utile, d’appartenir à une entreprise, à une équipe, presque à une famille après vingt-six ans de PN. Au moins, cette période m’aura permis de savourer ma chance d’avoir — encore — un travail. Qu’importe le flacon...

Karine Leroy

Jour 42 - Mardi 28 avril 2020

« Les journées se passent (pas toujours) sans bruit, sans angoisse »

« Levée sans réveil, avec le soleil. Sans bruit, sans angoisse, la journée se passe. » Mes collègues le confirmeront : chaque jour, une nouvelle chanson trotte dans un coin de ma tête. Elle tourne en boucle, encore, et encore, et encore, jusqu’à se sentir à l’étroit et franchir les frontières de ma boîte crânienne. Au moment d’écrire ces lignes, il s’agit de La vie par procuration, de Jean-Jacques Goldman. 

À défaut de pouvoir la fredonner dans la rédaction d’Évreux, la voici qui s’infiltre dans cette chronique. Peut-être parce que certaines paroles font écho à un quotidien qui ne ressemble plus en rien à celui qui était le nôtre avant le coronavirus. Écho à une vie par procuration, parfois « devant son poste de télévision », faute de pouvoir travailler comme avant, aller à l’école, courir le monde... À une maison peut-être « plus nette » à force d’être nettoyée (mais qui se salit beaucoup plus vite maintenant qu’on y est H24). À des « repas solitaires en points de repères », pour ceux qui ne peuvent plus voir leurs proches.

Écho enfin à des balcons qui n’accueillent pas que « les moineaux, les pigeons », mais aussi des applaudissements, tous les jours, à 20 heures, en hommage à la fameuse première ligne.

Tout dans cette chanson me rappelle à quel point je suis chanceuse. De ne pas vivre seule. D’avoir un jardin — même si les mauvaises herbes ne restent malheureusement pas confinées très longtemps… — et un emploi compatible avec le télétravail, qui rythme mes jours. 

Mais dans cette nouvelle et provisoire routine, les journées ne se passent pas toujours « sans bruit, sans angoisse »... Car ce fichu virus qui paralyse nos vies a aussi contaminé une de mes grands-mères, âgée de 97 ans, et fait basculer mon journal dans la liquidation judiciaire. 

Après des jours et des jours de réanimation, qui nous ont semblé « des mois, des années », la première n’est plus contagieuse, mais reste très affaiblie. C’est désormais au tour de Paris-Normandie de remporter sa bataille !

Annabelle Lihrmann

Jour 43 - Mercredi 29 avril 2020

« Il n’y a vraiment plus de saison »

Quand on est responsable du service des sports, printemps rime souvent avec dénouement. Celui de 2020 avec confinement. La planète sports a arrêté de tourner en hiver et elle ne reprendra son cycle qu’une fois l’été venu. Le printemps, lui, s’est mis entre parenthèses.
Il n’y a vraiment plus de saison. Bien avant l’heure, on aura donc « fêté » les premiers… comme le SPO Rouen tennis de table, leader de Pro A mais pas vainqueur, désigné champion d’automne pour qu’il hérite d’une médaille en chocolat pour Pâques.
On aura mis fin à une Ligue Magnus qui désigne son champion en avril, à une Pro D2 qui devrait sauver un Rouen Normandie Rugby relégable, à un FCR au balcon à Noël, à une Ligue 2 qui n’enverra pas le HAC à l’étage du dessus. On parle déjà du recrutement de la prochaine saison en avril, de la reprise de l’entraînement en mai. Il n’y a vraiment plus de saison, on vous dit !
Et ce n’est pas sans avoir d’impact sur notre activité quotidienne. Plus de match à couvrir, plus d’annonce, plus d’analyse. Tout est au point mort. Et les dernières annonces gouvernementales ont tué les derniers espoirs (très très minces) de reprise. Plus de Roland-Garros, plus d’Euro de football, plus de JO, plus de Tour de France, pas ou très peu de Formule 1.

Nouveau bureau pour nouveau quotidien. (Photo DR)

Nouveau bureau pour nouveau quotidien. (Photo DR)

On se réinvente, on réfléchit à ce qui pourrait plaire, à ce qui pourrait se faire. On pioche dans ses archives, dans sa mémoire pour rendre les deux pages « Sports » quotidiennes (même le dimanche) aussi attirantes que possible.
Pas une mince affaire quand on fait tout à distance et sans le moindre contact physique : les réunions audios quotidiennes (merci Work Chat), les interviewes des sportifs plus ou moins éloignés (merci Whatsapp et Skype), les échanges instantanés entre collègues (merci Messenger). Une somme d’efforts individuels qui met en musique un travail d’équipe dans un contexte sanitaire et économique (pour Paris-Normandie encore plus que les autres) très tendu.
On attend donc une première victoire (qui aura un fort goût de défaite quand même) au début du mois de juin. Mais on sait bien que nous ne pourrons pas tous la célébrer à défaut de la commenter. On s’écartera alors de la lumière bleue de nos outils connectés. Pour un été, ou plus.

Richard Avenel

Jour 46 - Samedi 2 mai 2020

« Le jour d'après de ma vie d'avant »

Il y a une poignée d’années, quand je m’amusais à faire du rock avec « Girls », nous avions une chanson : Le grand n’importe quoi. Dans le « fénoir » de la batcave, nous la répétions avec pour seuls repères les voyants rouges des amplis chauffés à blanc. Noisy, violent et foutraque. Jamais le même refrain.

17 mars 2020 : nous y sommes enfin dans le Grand Nawak ! Covid-19, grippette ou peste, mandarins des hôpitaux jamais raccords, économie à vau-l’eau... et même la liquidation judiciaire de Paris-Normandie. 46 jours. Un monde au bord de l’abîme. On se demande bien pourquoi si on écoute trop Didier R. de Marseille !

Cow-boy urbain confiné (photo Laure Ferrari)

Cow-boy urbain confiné (photo Laure Ferrari)

Muté depuis dix-huit mois au Havre pour couvrir l’économie de la Pointe de Caux, j’ai la chance de télétravailler depuis une prison dorée à la campagne. J’ai troqué mes santiags de cow-boy urbain pour des bottes en caoutchouc. Et, lorsque l’insomnie alimente ce confinement forcé, je rêve de John Deere venant mettre au propre le jardin.

J’ai vécu sous les tropiques, la jungle, même pas peur. Et puis pas vraiment le temps. Le télétravail, ça accapare les journées et même le week-end. Au fond, ce n’est que routine. Un journaliste, ça s’adapte. Un bon carnet d’adresses, un coin de bureau, un ordi et un réseau fibré. Roule ma poule ! Comme d’autres l’ont déjà narré ici, cette réclusion, sans perpétuité, nous prive de l’essence même de notre profession. Aux salons et petits fours, j’ai toujours privilégié le terrain. Plus chasseur que flagorneur. L’humain, l’évènement, le pour et le contre. « Toujours les faits. Rien que les faits » comme disait un ancien red’chef ! Saint François de Salles saura reconnaître les siens.

Bientôt le 11 mai. Enfin, la permission de sortie ! Tous contents. Et tous masqués. Ohé ohé ! J’ai une pensée pour mes copains photographes : « Vous pouvez enlever votre masque et sourire c’est pour la photo dans le journal ? » Hum hum...  Ça promet l’iconographie dans les mois à venir. Car libéré délivré, il faudra aussi travailler avec la distanciation sociale. Ça, je maîtrise. Dans une autre vie, la pratique des arts martiaux m’a enseigné le maaï, la distance d’engagement au combat. Un cercle du bras autour de soi en fixe la limite. Gare à toi Covid ! Et puis une certaine distance, comme le droit à l’impertinence, est pour moi l’une des bases du métier. Une page va se tourner. « Le journalisme mène à tout à condition d’en sortir », disait le critique Jules Janin qui repose au cimetière d’Évreux. Qui vivra verra. Moi, j’en écris une autre aujourd’hui. C’est mon anniversaire. Soixante piges. Je devais aussi me marier. Mais ça, Madame Chérie vous l’a déjà raconté dans cette chronique le 21 mars dernier. 

Alain Lemarchand

Jour 47 - Dimanche 3 mai 2020

Retour vers le futur IV 

« Ne remets pas à demain ce que tu peux faire après-demain. » Grâce à Alphonse Allais, la procrastination a acquis ses lettres de noblesse. Attention, procrastination n’est pas paresse ! Les paresseux évitent volontairement l’effort. Les « procrastinateurs » « ont tendance à différer la tâche. Ils se laissent absorber par le monde extérieur sans oublier l’échéance à respecter », analyse l’universitaire canadienne Piers Steel, qui s’est penchée sur cet important sujet. 

Alphonse Allais aurait souri de cet intérêt. Le travail dans un quotidien laisse peu de place à la procrastination. L’événement, l’imprévu se transforment instantanément en texte, photo, vidéo, sur papier ou sur Internet. Mais pour les corvées de tous les jours, c’est une autre histoire : nous avons le « loisir » de les mener à bien dans un espace temps qui, avec le confinement, s’est démesurément étiré. Rangement, ménage, cuisine… Nous n’avons plus d’excuse de ne pas cuire notre pain, planter des géraniums ou enchaîner les séances d’abdos. 

Personnellement, j’ai la chance de pouvoir exercer mon métier presque à plein temps. Mais tout est dans ce presque. D’abord parce que la pratique du journalisme à distance manque cruellement de saveur. Pas de rencontres, de comptes-rendus à chaud, moins de travail d’équipe. Et puis cette économie relationnelle libère du temps. « Tu devrais en profiter pour te mitonner des petits plats », me suggère-t-on. Et pourquoi pas le repassage ? 

En fait, je me suis simplement mise en attente. Certains, avec conviction, se lancent dans le bricolage, d’autres s’intériorisent et imaginent l’avenir. « La société changera radicalement, elle ne pourra plus tourner comme avant », affirment les uns. « Tout sera exactement pareil », rétorquent les autres. Je n’en sais rien et mes aspirations n’ont pas changé. Je n’ai qu’un désir : retrouver le monde, tel qu’il sera, pour être le témoin de ses possibles transformations. 

Aurons-nous un début de réponse le 12 mai ? Cette date sonne comme un premier réveil. Je l’attends avec impatience et un peu d’appréhension aussi. L’appréhension de voir se dissoudre dans les habitudes reconquises cette formidable chaîne de solidarité et de bienveillance nouée dans la dureté du moment. Saura-t-on seulement sauver quelques pépites ? L’actualité va sortir de son confinement et il sera, de toute façon, passionnant d’en rendre compte. Le 11 mai c’est demain. Le rangement, la cuisine, le jardinage ? On verra ça après-demain.

Barbara Huet

Jour 48 - Lundi 4 mai 2020

« Quelle chance de pouvoir bosser ! »

Non, je ne me suis pas mis à jardiner et encore moins à bricoler. Je laisse ce plaisir à ma p’tite femme. C’est son kif. Que voulez-vous, c’est ça les couples modernes. Non, je n’ai pas repris le sport et je n’ai pas non plus changé de régime alimentaire. Il ne manquerait plus que ça !

Avec la période que nous vivons, vous comprendrez bien que je ne suis pas disposé à me priver de quelques petits plaisirs culinaires. Je dois avouer que mon grand et moi avons un certain penchant pour la fondue bourguignonne. Mais je me délecte aussi des kebabs d’Ahmed, à Yvetot, et des pizzas de Michel, à Bolbec.

En plus, je fais une bonne action. Parce qu’il faut bien qu’ils la fassent tourner un peu, leur boutique. Vive la vente à emporter ! OK, ce n’est peut-être pas la panacée, mais au moins ont-ils la chance de pouvoir bosser. Le privilège, pourrais-je même dire.

Combien de commerçants, d’artisans, de restaurateurs, d’hôteliers, de petits entrepreneurs, et j’en oublie, aimeraient juste, en ce moment, aller au boulot ? Combien sont-ils à se faire du mouron en se demandant s’ils réussiront à se relever de ce maudit Covid ?

Cette question, je me la pose également. Pour moi et pour tous mes collègues et ami(e)s de Paris-Normandie, dont vous n’êtes pas sans savoir les moments difficiles que nous traversons. Mais en attendant, je savoure mon plaisir de pouvoir faire mon métier, celui que, tout-petit déjà, je rêvais d’exercer.

«Travailler est un privilège» (photo François Manoury)

«Travailler est un privilège» (photo François Manoury)

L’autre jour, je suis allé en reportage à Yport. Je me suis retrouvé seul, devant la plage, sous un ciel resplendissant. Un vrai décor de carte postale. En lui envoyant mes photos, j’ai nargué gentiment ma compagne. Elle qui est confinée avec notre bout de chou, ma petite terreur des temps modernes comme je l’appelle, aurait bien aimé être à ma place, je vous assure...

En sillonnant le village en quête d’interlocuteurs, j’ai croisé à trois reprises la même patrouille de police. Elle m’a laissé circuler librement, sans rien me demander. Je tiens à le préciser parce que ce n’est pas toujours le cas. C’est pourquoi je me permets ce rappel : la carte de presse suffit pour justifier des déplacements de journalistes sans qu’il soit besoin de fournir en plus une attestation individuelle. Enfin, j’espère seulement que, dans peu de temps, ces histoires d’attestation n’auront plus lieu d’être et que la vie pourra reprendre son cours à peu près normalement.

Peut-être alors me mettrai-je au jardinage, au bricolage, au sport et au régime. Ou pas…

François Manoury

Jour 49 - Mardi 5 mai 2020

Confiné dans mon canard et dans ma bulle familiale

Le journaliste que je suis est à la fois confiné dans son canard, ma dernière volonté sociale étant de ne pas télétravailler, et dans sa bulle familiale, qui jamais ne me gonfle.
Ainsi donc, depuis plus de quarante jours, et à bientôt 50 piges, j’ai muté en plein Covid-19 — rien à voir avec le titre d’un nanar post-apocalyptique.
Dans la jolie capitale de ce charmant département de l’Eure, elle aussi (de moins en moins) gelée dans un espace-temps viral, me revoilà partiellement père de famille et binôme conjugal à plein temps. Une forme de renaissance domestique qui s’étend comme un rouleau de papier toilette : lentement, feuille par feuille et dans la longueur — j’avoue chérie, je suis (parfois) un emmerdeur...

Pour autant, congés à solder et chômage au compte-gouttes ne riment pas avec sous-activité. Mes listes « DIY » sont aussi interminables que mon indécision à choisir une série sur Netflix, laquelle, finalement, sera celle qui plafonne à 45 % d’avis favorables — gloire soit quand même rendue ici à ma chère et généreuse belle-sœur qui partage son compte.
Bref, mine de rien, y’a du boulot... comme au boulot. Car là aussi, sur un faux rythme qui nous était inconnu, l’équipe des journalistes de l’Eure ne chôme pas. En témoignera volontiers mon dernier collègue en chair et en os, à la coupe de cheveux plus très catholique, mais qui demeure néanmoins l’ange gardien de notre rédaction de la rue Joséphine (lire sa chronique du 17 avril).

À telle enseigne — quasiment la seule de notre quartier qui brille encore dans le brouillard sanitaire — que l’on n’a pas le temps d’échanger sur quelques considérations majeures, dixit Mort Shuman :
– en mars, le nombre de chômeurs s’est envolé comme les cheveux de Jean-Pierre Marielle. À qui le tour d’être cette fois confiné pour, qui sait, des années, avec comme seul télétravail les fiches métiers de Pôle Emploi ?
– confit dans sa graisse, Kim Jong-Un a-t-il été intoxiqué en mangeant un pangolin farci à la chauve-souris ?
– pourquoi mes trois enfants préfèrent-ils Bob Marley aux Frères Jacques ?
– dans son premier numéro, l’unique revue Schnock avait sélectionné 15 biscuits. Tuc, Thé brun, Bastogne, Figolu (is back !), Paille d’or, Boudoirs Brossard, Cigarettes russes Delacre, Sprits, Pim’s, Speculoos Lotus, Galettes Saint-Michel, Les Petits Bruns, Palmito, Barquette Lu et Chamonix. Comme l’a dit un jour feu Henri Weber : choisis ton camp, camarade !
– remettre (version Georgius) ou ne pas remettre (façon Pierre Perret) ses gamins à l’école ?

Guillaume Lejeune


Jour 50 - Mercredi 7 mai 2020

La vengeance du collègue à plumes

Fraîchement arrivée à la rédaction de Lillebonne début mars, voilà qu’au bout de quinze jours, je me retrouve sans collègue. Confinement oblige, il a fallu se relayer avec Blaise.
Seule à l’agence, pour découvrir un nouveau territoire, de nouveaux interlocuteurs, dans une période si particulière... C’est ce qu’on appelle un saut dans le grand bain, type plongeon dans la Manche en plein mois de mars.

Mais l’intégration en pays de Caux se passe très bien. La gentillesse des habitants y joue pour beaucoup. Je ne compte plus les sourires communicatifs de mes contacts au téléphone et les « Oh non, vous ne me dérangez pas, j’ai tout le temps pour vous parler, je suis confiné ». Garder cette bonne humeur en ces temps si moroses, cela force le respect.

La journaliste Laura Martin. (DR)

La journaliste Laura Martin. (DR)

La compagnie des pigeons

Sur le terrain en revanche, il devient de plus en plus difficile de deviner les sourires, cachés derrière leurs masques. Dans les salles de confection, le test de l’allumette arrive tout de même à créer des fous rires, comme à Lillebonne lundi 4 mai. Devant les carrés de tissu de toutes les couleurs, on en oublierait presque la pandémie qui a suscité toute cette solidarité.
Les masques ici deviennent tendance à mesure que la vie reprend son cours. À motifs, en tissu, blanc ou en couleurs...

Pour les masques, la créativité des habitants de Caux Vallée de Seine n’a pas de limite.
À travers les grandes vitres de l’agence, j’en aperçois dans la queue de la pharmacie d’à côté ou du primeur heureusement resté ouvert. Sur mon chemin, j’arbore aussi fièrement les miens, conçus par une passionnée de couture, qui a pensé à son amie de la deuxième ligne.
Car tous les jours, je peux sortir de chez moi. Et je mesure à chaque fois la chance de pouvoir me déplacer, écouter les habitants, même à bonne distance.
Comment se sentir seule également lorsqu’on partage la compagnie des pigeons de l’église Notre-Dame de Lillebonne ? Chaque matin, ils ont une petite pensée pour moi et me laissent des cadeaux devant la rédaction ou des plumes sur le paillasson. Je ne saurais jamais assez les remercier de me forcer à balayer devant notre porte.
Bon... Si je pouvais quand même retrouver un collègue de chair et d’os, je ne dirais pas non. Le jour où tout reviendra à la normale (enfin).

Laura Martin


Jour 52 - Vendredi 8 mai 2020

« Comment sortir de ma bulle de temps ? »

Ce matin, la sidération m’a à nouveau enveloppée : cet incroyable confinement est bien réel. Je ne peux m’empêcher de penser à ce vœu souvent formulé : si seulement une fée pouvait m’offrir une « bulle de temps », qui me donnerait le pouvoir de tout figer durant une seconde, tandis que pour moi et moi seule, cet instant se dilaterait à volonté. Quand on a sereinement terminé, tout reprend autour. Depuis le 17 mars, il me semble être entrée dans cette bulle. À la veille du premier tour, l’équipe « EcoNormandie » s’était préparée à quelques semaines particulièrement intenses, pour sortir en un temps record l’annuaire des mairies. Mais en quelques jours, l’incertitude s’installe et les urgences s’envolent.

Avec ma collaboratrice Sophie Racapé, nous avons rapidement appris à travailler à distance, nous coordonnant pour mettre à jour la base de données... et pestant contre la lenteur des connexions. Ma bulle de temps m’a permis de souffler, tout en avançant. Les 35 628 conseillers municipaux nouvellement élus sont désormais en ligne sur le portail EcoNormandie, et j’ai continué à exploiter différentes statistiques. Comme je suis au chômage partiel, le temps libre s’est également dilaté. J’en ai bien profité, pour de petites choses. J’ai lu, dessiné, rêvé, flâné (1 heure par jour), suivi un mook, soigné mes bonsaïs et profité de ma terrasse en plein Rouen, qui n’a jamais été aussi calme. Et j’ai raconté des histoires en vidéo à mes petits-enfants.
Le confinement touche à sa fin, mais je comprends que la bulle est un cadeau du diable : tout ne reprendra pas comme avant, à commencer par Paris-Normandie.
Difficile à vivre cette liquidation, isolés en télétravail. J’ai tenté de l’exprimer en jouant avec les mots. Je n’ai pas d’angoisse pour moi, mais je suis inquiète pour mes collègues, pour le journal, pour mon pays. À la fois pessimiste et confiante dans notre capacité à rebondir.


Béatrice Picard