À l'Eure
de la Grande Guerre

À l'occasion du centenaire de l’armistice de 1918, plongée dans les affres du conflit à travers les yeux des Poilus du département et de leurs descendants.

(photo musée Vie et métiers d'autrefois à Breteuil)

(photo musée Vie et métiers d'autrefois à Breteuil)

L’histoire d’amour entre ce soldat au front et sa « fiancée de guerre » a survécu à bien des rebondissements et même aux horreurs des tranchées. Leur petit-fils a réuni leurs 630 lettres dans un livre qui vient de paraître.

L’enfer des tranchées, la vie quotidienne à l’arrière, un réseau d’espionnage, une idylle de jeunesse qui renaît, les censures… d’une tante un peu trop protectrice : riche en rebondissements, l’histoire d’amour entre Claire Bury et Raymond Denis « mériterait d’être adaptée au cinéma », estime leur petit-fils, Gérard Delaune.

Cet habitant de Francheville (commune déléguée de Verneuil-d’Avre-et-d’Iton) a lu toutes les lettres que les deux jeunes gens de l’époque se sont envoyées et ont adressées à leur famille, lors de la Première Guerre mondiale. Quelque 630 plis précieusement conservés que ce septuagénaire a réunis dans un livre, (Lettres) À l’être aimé en temps de guerre.

Claire et Raymond se sont connus à Roubaix (59), où tous les deux travaillaient dans une grande épicerie. « Lui était un jeune homme plein de vie, charmeur et amuseur. Il a même été champion de boxe du Nord en 1913. Quant à ma grand-mère, élevée par les sœurs, elle avait reçu une éducation très sérieuse, explique Gérard Delaune. Ils se sont fréquentés un temps mais quand la guerre a éclaté, ils étaient fâchés. »

Pour ne pas être fait prisonnier par les Allemands ou devoir travailler pour eux, Raymond s’enfuit en octobre 1914. Arrivé à Saint-Aquilin-de-Pacy (aujourd’hui commune déléguée de Pacy-sur-Eure), il devient commis à l’épicerie Chedeville, avant de s’engager dans l’armée française à l’âge de 18 ans. Nous sommes alors en 1915.

« Une formation durant laquelle il apprend à utiliser un fusil et à construire des abris. La guerre moderne, comme il l’écrit »
Gérard Delaune, petit-fils de Claire et Raymond

« Mon grand-père voulait défendre son pays. Après une formation, durant laquelle il apprend à utiliser un fusil et à construire des abris, ‘‘la guerre moderne’’, comme il l’écrit, il arrive sur le front en 1916 », relate le créateur de l’Union euroise des Gardiens de la mémoire de 1914-1918.

Pendant ce temps, Claire officie toujours à l’épicerie de Roubaix. Dans son petit agenda en cuir, elle note notamment les passages des soldats allemands. De quoi intéresser le réseau d’espionnage de Louise de Bettignies, qui œuvre, dans le Nord de la France, pour le compte de l’armée britannique et de l’Intelligence Service.

« Quelques mois après le démantèlement de ce réseau, ma grand-mère vit ce qu’elle appelle un départ clandestin vers la Suisse grâce à une filière d’évacuation, poursuit Gérard Delaune, qui connaît l’histoire de ses aïeuls sur le bout des doigts. Elle trouve ensuite refuge à Conqueyrac (30), dans l’orphelinat de La Gardiole, auprès d’une tante religieuse, où elle se fait oublier. »

« Excusez mon écriture, j’ai les doigts engourdis par le froid »
Raymond, sur le front, à sa fiancée de guerre Claire

Claire écrit ses premières lettres à Raymond à l’été 1917, après avoir appris qu’il combattait sur le front. « Il répond, la correspondance commence et tous les deux retombent amoureux définitivement », résume Gérard Delaune. Dans ces missives, que la tante de Claire tente d’intercepter ou de contrôler, les « fiancés de guerre » racontent leur quotidien, déclarent leur flamme et s’écrivent des poèmes.

Lui parle un peu de la mort et des manques, de leurs souvenirs communs. « Excusez mon écriture, j’ai les doigts engourdis par le froid », note-t-il. La jeune femme garde le secret sur sa participation au réseau Alice et met en place des astuces pour duper sa parente. Elle va même jusqu’à convenir d’un code avec le facteur pour recevoir secrètement sa correspondance.

Pour la première fois depuis leur séparation, quatre ans auparavant, Claire et Raymond se revoient lors d’une permission, à l’été 1918. Le 11 novembre, l’armistice est signé. Mais le soldat ne rentre pas chez lui : il est envoyé en Algérie pour former les tirailleurs sénégalais, jusqu’en août 1919.

Après son retour, les tourtereaux ne tardent pas : ils se marient en octobre de la même année, à Roubaix, avant de s’installer à Saint-Aquilin-de-Pacy. Ils reprendront l’épicerie en 1922. « Ils étaient des grands-parents extraordinaires. Très investis dans la vie locale, ils accueillaient tout le monde, se souvient leur petit-fils. Et surtout, ils se sont aimés toute leur vie et s’admiraient mutuellement. » Une belle histoire qui aura survécu à la distance et aux horreurs de la guerre.

(Lettres) À l’être aimé en temps de guerre », 377 pages, 16 €. Disponible au 09 23 63 97 69.

Gérard Delaune conserve précieusement les 630 lettres écrites par ses grands-parents

Gérard Delaune conserve précieusement les 630 lettres écrites par ses grands-parents

Ce ne sont pas des lettres mais le journal intime de son grand-père que Guy Moreau a choisi de publier dans un ouvrage, Maurice Buisson, soldat normand de 1914, de l’Eure à l’Yser, août-octobre 1914, qui vient de paraître.

Le nom de Maurice Buisson rappellera quelques souvenirs aux fidèles lecteurs de Paris Normandie. Chaque jeudi, entre 2014 et 2015, notre quotidien avait publié un extrait du carnet écrit en convalescence par ce Poilu originaire de La Chapelle-du-Bois-des-Faulx. Déjà sous les drapeaux lorsque la guerre a éclaté, il avait été blessé à la main à l’automne 1914.

Le but de Guy Moreau n’est « pas commercial mais de faire connaître davantage » l’histoire de son ancêtre. « Ces soldats en ont bavé et se sont dévoués pour la France », ajoute-t-il.

« Ils avaient un képi pour se protéger des obus, des gabardines qui, une fois mouillées, devenaient pesantes, des munitions qui venaient à manquer… »
Guy Moreau, petit-fils de Maurice Buisson

Dans son journal, le soldat eurois évoque les mouvements de son unité, la réalisation des premières tranchées, l’amitié, les morts de ses camarades mais surtout le quotidien, fait tantôt de repas complets, tantôt de privations.

« On ne sent pas de haine dans ses écrits. Il savait que les Allemands subissaient aussi, observe Guy Moreau. Ce qui m’a le plus choqué à la lecture de ce carnet ? L’équipement des Poilus. Ils avaient un képi pour se protéger des obus, des gabardines qui, une fois mouillées, devenaient pesantes, des munitions qui venaient à manquer… »

Extraits du journal de Maurice Buisson

  • « Il faisait très noir. On ne voyait ni ciel, ni terre et, sur la gauche, ça marchait fort la mitrailleuse. L’ennemi avait lancé quelques bombes lumineuses et avait été aperçu. Je me souviens encore que le soir, quand on était arrivé dans le fossé de la route, il y avait un blessé boche dedans. On l’a sorti de là pour nous mettre à sa place. Il n’avait pas d’arme. Notre capitaine l’a interrogé en allemand mais, nous autres, on ne nous raconte jamais rien car on ne veut pas nous démoraliser. Il avait le casque à pointe sur la tête mais beaucoup ont un béret. On a beau dire que quand on voit des blessés ennemis on les achève… Chez nous, on n’a pas ce culot-là. On sait bien que ce sont des hommes comme nous, qu’il y en a qui ne demandent pas la guerre et ont femme et enfants. Je sais que, pour ma part, je ne leur aurais jamais rien fait aux blessés ! À moins qu’ils veuillent se servir de leurs armes. »
  • « Dans l’après-midi, dans la tranchée, le vaguemestre m’a apporté une dépêche me disant que mon pauvre père était très malade. Ma pauvre mère me faisait transmettre cela par le baron de Nanteuil, maire de la commune de La Chapelle-du-Bois-des-Faulx. Avant de la décacheter, je me suis dit : « Tiens, une dépêche. Comment cela se fait ? C’est peut-être mes parents qui s’ennuient d’avoir de mes nouvelles. » Mais je fus très surpris de savoir que mon père était malade. Je me suis dit : « Depuis que la dépêche est partie, il va peut-être mieux » car elle était datée du 27 août et je la recevais le 21 septembre. Je ne recevais qu’une carte de mes parents de temps en temps mais pas de lettres. En fait, on ne savait jamais grand-chose : « Tout va bien » ou « On est en bonne santé ». »

« Maurice Buisson, soldat normand de 1914, de l’Eure à l’Yser, août-octobre 1914 », édition Ysec, 80 pages, 12 €.

Extrait des Carnets de guerre d'André Mare

Extrait des Carnets de guerre d'André Mare

Les noms de certains Poilus de l'Eure ne vous seront pas inconnus. Parmi les plus illustres, il en est un qui a mis son art au service de la patrie. André Mare, qui possédait des attaches à Bernay, a fait partie de la section camouflage de l'armée française. Explications...

Extrait des Carnets de guerre d'André Mare

Extrait des Carnets de guerre d'André Mare

Lorsque l’on évoque la Première Guerre mondiale, on pense d’abord et surtout aux soldats confrontés à l’horreur au fond de leurs tranchées sordides. On oublie trop souvent l’utilisation d’autres armes que les obus et la mitraille. La section camouflage de l’armée, une spécificité française, créée en 1915 par Lucien-Victor Guirand de Scevola et dirigée par André Dunoyer de Segonzac, a ainsi joué un rôle important. Elle a mobilisé des artistes, appelés à déployer leur talent pour dissimuler routes, voies ferrées, véhicules ou encore canons aux yeux des aviateurs allemands.

Parmi les peintres réquisitionnés pour cette tâche figure André Mare (1885-1932), dont le musée des Beaux-Arts de Bernay possède plusieurs œuvres, en particulier les fac-similés des Carnets de guerre, mêlant récit et dessins avec un réel intérêt esthétique et documentaire. Ils se trouvent, en dépôt pour cinq ans, à la Maison d’André Mare et Fernand Léger, à Argentan (61), qui ouvrira ses portes en juin 2019.

« Les camoufleurs mettaient leur vie en danger, tout autant que les soldats eux-mêmes »
Magali Guillaumin, directrice de la future maison d’André Mare

André Mare se rendait très souvent rue de Geôle, à Bernay, chez ses grands-parents. Ces derniers, musiciens, recevaient de nombreux artistes (Fernand Léger, Roger de La Fresnaye, Maurice Marinot…), offrant au futur peintre l’opportunité de fréquenter un milieu culturel riche et très ouvert. Il a lui-même suivi une formation rigoureuse à l’École nationale supérieure des arts décoratifs et à l’Académie Julian.

Mobilisé pendant la guerre, l’artiste a donc travaillé à la création de camouflages pour l’armée française. Il a en particulier réalisé de faux arbres, dans lesquels étaient dissimulés des postes d’observation, desservis par une petite échelle.
« Les camoufleurs mettaient leur vie en danger, tout autant que les soldats eux-mêmes. Ils se rendaient sur les champs de bataille, notamment pour arracher les arbres et les remplacer par les postes d’observation à l’identique », indique Magali Guillaumin, la directrice de la future maison d’André Mare.

Extrait des Carnets de guerre d'André Mare

Extrait des Carnets de guerre d'André Mare

Le peintre a été gravement blessé à la tête et à la cuisse par un éclat d’obus, le 12 mars 1917, justement en posant un arbre observatoire. Il a été opéré par le chirurgien et futur écrivain Georges Duhamel, et a passé ses deux mois de convalescence à Bernay.
À la fin de la guerre, André Mare a reçu la Military Cross des mains du roi britannique Georges V. Il a en effet transmis la technique du camouflage aux alliés, en particulier aux Anglais et aux Italiens.

Le conflit a assurément représenté une période cruciale dans la vie de l’artiste. Son style, d’abord plutôt classique, a évolué vers le cubisme au cours de ces années de cauchemar. Il a abandonné progressivement la décoration, qu’il pratiquait activement avant cela. « C’est le cubisme, moins représentatif de la réalité, qui lui a permis d’exprimer au mieux sa vision du conflit, par le recours à des images décomposées en éléments géométriques simples, le tout assorti de couleurs vives », poursuit Magali Guillaumin.

Extrait des Carnets de guerre d'André Mare

Extrait des Carnets de guerre d'André Mare

C’est donc un aspect méconnu de la Grande Guerre que recouvre l’activité d’André Mare au sein de la section camouflage. Une façon de voir, peut-être, le conflit avec un peu plus de couleurs…

  • François Faber, du vélo au héros

Natif d’Aulnay-sur-Iton, François Faber s’est engagé en 1914. Il est tombé en Artois l’année suivante. Il reste dans l’histoire du cyclisme comme le premier vainqueur étranger du Tour de France, en 1909. Né dans l’Eure, il avait fait le choix du Luxembourg, pays d’origine de son père.

Le palmarès sportif de François Faber comporte aussi des victoires sur Paris-Roubaix, Paris-Tours ou Paris-Bruxelles. En juillet 1914, à 27 ans, il a remporté encore deux étapes sur le Tour. Mais la guerre a éclaté.

En tant que Luxembourgeois, François Faber s’est engagé dans la Légion étrangère. Il a laissé à la maison Eugénie, sa femme enceinte d’une fille qu’il ne connaîtra jamais.
Le champion cycliste, promu caporal, a disparu à Mont-Saint-Éloi (62) en mai 1915, durant la Bataille d’Artois. Son corps ne sera jamais retrouvé. Il a officiellement été déclaré mort trois ans plus tard. Son nom ne trouvera place sur le monument aux morts de sa commune natale qu’en 2015.

Une rue d’Aulnay-sur-Iton porte son nom, tandis que Mont-Saint-Éloi lui a rendu hommage lors d’un spectacle son et lumière.

  • Georges Guynemer, l’as des as

Il était la vedette des pilotes de la chasse naissante. Georges Guynemer, dont la famille et lui-même ont un temps vécu dans l’Eure, a été abattu en vol à 23 ans.
« Mort au champ d’honneur le 11 septembre 1917. Héros légendaire, tombé en plein ciel de gloire, après trois ans de lutte ardente. Restera le plus pur symbole des qualités de la race : ténacité indomptable, énergie farouche, courage sublime », détaille sa 26e citation de l’armée.

Le frêle jeune homme, l’as des as français du ciel de la Grande Guerre, fougueux capitaine qui offrira ses lettres de noblesse à la mythique Escadrille des cigognes, a vécu au Thuit de 1894 à 1902. C’est dans la petite église du village, qui se caractérise par des vitraux le représentant en saint Michel, que Georges Guynemer avait été baptisé. Son portrait figure également dans la mairie. Sur un mur de l’ancien château, une plaque dévoilée en 1987 rend hommage à cette figure légendaire (« Le souvenir des héros est dans le cœur des vivants »).

Autre point d’attache du héros volant dans le département : sa famille était très liée avec les propriétaires du château de l’Hermite, à Ambenay. À Rugles, où sa mère se promenait, une rue a été baptisée en mémoire de l’aviateur.

(photo musée Vie et métiers d'autrefois de Breteuil)

(photo musée Vie et métiers d'autrefois de Breteuil)

Le saviez-vous ? Lors de la Première Guerre mondiale, des combats ont éclaté à la frontière de l’Eure. Quatre hommes ont été tués en forêt de Lyons par une unité allemande, en 1914. L’alerte avait été donnée par une habitante de Martagny.

En ce mois de septembre 1914, les armées franco-britanniques viennent de mettre en échec les troupes allemandes sur le front de la Marne. Une bataille passée à la postérité pour les fameux taxis parisiens réquisitionnés par le général Joseph Galliéni afin d’acheminer des renforts en première ligne.
Les deux adversaires tentent réciproquement une contre-offensive pour se déborder par l’ouest. L’armée allemande déploie à l’arrière de petites unités de corps francs pour détruire certaines voies de communication stratégiques afin de couper l’approvisionnement et la progression des troupes alliées depuis la Manche

C’est dans ces conditions que le commando mené par le capitaine Walther Tiling, composé d’une quinzaine d’hommes tout au plus, est surpris en terrain ennemi, ce matin du 16 septembre 1916, en forêt de Lyons. Non pas par des soldats mais par une simple nourrice de Martagny, petite commune euroise à la lisière de la Seine-Maritime.

Octavie Delacour, 56 ans, emprunte ce jour-là un chemin forestier depuis le hameau du Bord du Bois, où elle réside, pour rallier Ferrières-en-Bray (76). Elle y croise des hommes en uniforme, qui la laissent finalement repartir. Octavie est persuadée d’avoir reconnu des Allemands. À Neuf-Marché (76), la commune la plus proche, elle tente d’abord de convaincre le maire de la présence prussienne dans le coin. L’élu dépêche un garde champêtre sur place. Rien à signaler.

Il est 14 h 25 quand le piège se referme

La nourrice s’obstine et se rend à Gournay-en-Bray (76) pour raconter son histoire aux gendarmes. Cette fois, le maréchal des logis-chef Jules Crosnier, 47 ans, l’écoute plus attentivement, même s’il n’est pas totalement convaincu. Au volant d’une voiture réquisitionnée au garage Allée et conduite par René Allée, Jules Crosnier et deux de ses hommes, Eugène Praëts (61 ans) et Eugène Lebas (41 ans), prennent bientôt la direction de la forêt de Lyons. Les gendarmes de Mainneville doivent les rejoindre sur place. Edmond Noiret, un instituteur de 23 ans, et Fernand Blacher, âgé de 25 ans, ont également pris place à bord du véhicule.

Il est 14 h 25 quand le piège se referme. À peine ces hommes ont-ils mis pied à terre qu’une fusillade éclate. Les trois gendarmes ripostent et abattent un Allemand mais s’écroulent l’un après l’autre sous le feu des balles ennemies. Fernand Blacher, lui, succombera à ses blessures. Edmond Noiret est le seul à échapper à la mort en parvenant à regagner la voiture, où était resté le fils Allée. Le combat de La Rouge-Mare entre dans l’Histoire.

Un monument rend hommage, à Neuf-Marché, au sacrifice des quatre Français tués (photo office de tourisme des 4 Rivières en Bray)

Un monument rend hommage, à Neuf-Marché, au sacrifice des quatre Français tués (photo office de tourisme des 4 Rivières en Bray)

Du point de vue de la stricte vérité géographique, il convient malgré tout de préciser que l’affrontement n’a pas eu lieu au hameau de La Rouge-Mare (commune de Martagny), dans l’Eure, mais à environ 200 m, au hameau des Flaments, à Neuf-Marché, en Seine-Maritime.

À l’arrivée des renforts, le corps allemand a déjà disparu. Le commando ennemi parvient à traverser Écouis, Fleury-sur-Andelle, puis Pîtres, où il se cache un temps en forêt de Boos, sans éveiller les soupçons. C’est vers 1 h, le 17 septembre, sur une route de Sotteville-sous-le-Val (76), qu’une première partie de l’unité en fuite est stoppée après des tirs, dont le capitaine Walther Tiling. Des arrestations auront lieu plus tard à Tourville-la-Rivière (76).

Octavie Delacour, en reconnaissance de son action, sera décorée de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre. Elle se verra également accorder la jouissance d’un bureau de tabac par l’entremise du Conseil général de l’Eure. Elle s’est éteinte à l’âge de 79 ans, le 20 mars 1937.

(photo Archives municipales d'Évreux)

(photo Archives municipales d'Évreux)

Bien qu’éloigné du front, le département de l’Eure n’était pas totalement à l’abri de raids aériens ennemis.


« Le danger peut venir des airs, avions et zeppelins pouvant opérer des bombardements de nuit sur les agglomérations urbaines, même loin du champ de bataille », rappelle le livre La grande guerre des Lovériens, un ouvrage collectif publié en septembre 2014 par la Société d’études diverses (SED) de Louviers.

  • Pour se prémunir de ces éventuelles attaques, « le mode de défense jugé le plus efficace par les autorités est de procéder à l’extinction des lumières… Ainsi, le 14 juin 1915, le maire de Louviers publie un arrêté sur les mesures de précaution à prendre contre les aéronefs, pour ne pas donner à ceux-ci des points de repère. »
  • Durant les quatre années de guerre, l’Eure subit peu de raids, « mais il y a eu alerte chaque fois que des avions ou des zeppelins étaient signalés se dirigeant vers Paris ou la région parisienne », écrit la SED.
  • En janvier 1917, « un avion allemand est contraint à un atterrissage forcé dans le village de Foucrainville, à 5 km de Saint-André-de-l’Eure, poursuivent les auteurs. Les deux aviateurs, aussitôt arrêtés par la gendarmerie, déclarent s’être égarés. L’un d’eux, qui parlait français, explique qu’en survolant Amiens (80), leur appareil avait reçu un projectile et qu’ils avaient ensuite erré à l’aventure, avant de devoir se poser à cause d’une panne de moteur, sans savoir où ils étaient. »
« Dans la nuit du 14 au 15 août 1918, une escadrille ennemie survole le département et bombarde trois localités : Vernon, Évreux et Goupillères »
Extrait du livre "La grande guerre des Lovériens", ouvrage collectif publié par la Société d’études diverses de Louviers
  • Enfin, dans la nuit du 14 au 15 août 1918, « une escadrille ennemie survole le département et bombarde trois localités : Vernon, Évreux et Goupillères (sans doute était-ce la gare de Serquigny qui était en réalité visée). Les dégâts sont uniquement matériels et au total peu importants. L’objectif principal du raid était la ville de Vernon, où se trouvait une garnison : 10 bombes sont lancées, dont beaucoup manquent leur cible, deux d’entre elles atteignant le parc du château de Bizy. La seule bombe tombée à Louviers, dans un jardin près de l’hôtel de ville, ne cause pas d’autres dégâts que des vitres brisées. »

Les bombardements de la Seconde Guerre mondiale seront autrement plus dévastateurs pour l’Eure et ses habitants…

(carte postale issue de la collection d'Alain Lecerf, des Amis de Verneuil)

(carte postale issue de la collection d'Alain Lecerf, des Amis de Verneuil)

Bien qu’éloigné du front, le département de l’Eure en a vu défiler, des soldats. Des Français mais aussi, parfois, des étrangers, venus aider le pays en période de conflit, se faire soigner ou même se former. En voici trois exemples.

Des Allemands inhumés à Évreux

Parmi les nationalités à avoir bénéficié des hôpitaux provisoires créés à Évreux pendant la guerre figuraient… quelques Allemands. En attestent les 63 tombes de prisonniers de guerre morts entre 1914 et 1919 dans la capitale euroise et à Fontaine-sous-Jouy, et inhumés au cimetière Saint-Louis d’Évreux. Ils étaient mitrailleurs, fusiliers, caporaux…

Au départ, 56 soldats avaient été enterrés ici après avoir perdu la vie soit à l’hospice, alors situé au 17, rue Saint-Louis, soit à l’hôpital temporaire n°2, dans les locaux de l’ancien Petit séminaire, 1, rue du Chantier.

Le 27 mai 1938, sept autres prisonniers de guerre ont été inhumés dans ce carré militaire. L’un était décédé à l’asile d’aliénés de Navarre le 9 novembre 1918 et six autres à Fontaine-sous-Jouy.

À Évreux comme ailleurs en France, de nombreux établissements avaient été réquisitionnés pour servir d’hôpitaux militaires, comme le collège Saint-François-de-Sales, le couvent des Capucins (l’actuel conservatoire de musique), l’École normale d’instituteurs (l’actuel IUT) ou le pensionnat de la Providence.

Le cimetière Saint-Louis abrite aussi les ossements de soldats alliés, dont cinq Anglais inhumés dans le carré militaire du Commonwealth et quatre Russes qui, eux, ont été enterrés dans les terrains civils.

Des officiers belges formés à Gaillon

Pendant la guerre, le château de Gaillon a accueilli un centre de formation des officiers belges : le Centre d’instruction des sous-lieutenants auxiliaires d’infanterie (Cisla). L’armée du Royaume de Belgique, pays pourtant neutre, n’a pu opposer aucune résistance à l’invasion allemande à l’été 1914. Mal préparées et insuffisantes en nombre, les troupes ont été encore plus durement éprouvées à l’issue de la Bataille de l’Yser. Il y avait donc urgence à réorganiser l’armée.

Le Cisla a ouvert à Gaillon en janvier 1915. Chaque contingent comptait 280 élèves sous-officiers. La formation s’effectuait au pas de charge : six mois, contre deux ans en temps de paix. Les élèves étaient ensuite directement envoyés au front.
Près de 3 500 élèves sous-officiers belges ont transité au Cisla pendant quatre ans. La dernière promotion a quitté le site fin janvier 1919. Pierre Ryckmans, futur gouverneur général du Congo belge (1934-1946), y a été notamment instruit à l’été 1915.

À l'abri de l'invasion allemande dans les fermes de la région

Le lien qui unissait à l’époque la Belgique et la France allait bien plus loin que les forces armées. Bon nombre de paysans d’outre-Quiévrain venaient en effet travailler avant guerre dans les fermes de la région. Ils s’y sont mis à l’abri après l’invasion allemande, puis l’occupation des Flandres. D’autres réfugiés belges ont également rejoint l’usine Rémy d’Aubevoye, qui produisait de l’amidon de riz. Cette manufacture avait été ouverte en 1891 par le Belge Édouard Rémy. L’usine principale se trouvait à Wygmael-lez-Louvain. Après la débâcle, les employés se sont repliés en Normandie pour participer à l’effort de guerre.

Beaucoup de ces déracinés sont restés dans la région à l’issue du conflit : à Vernon, 53 mariages franco-belges ont été célébrés entre 1916 et 1920. Une rue des Belges existe également dans la deuxième ville de l’Eure.

Des bûcherons canadiens autour de Conches-en-Ouche

Parmi les troupes alliées étrangères présentes sur le sol français pendant la guerre, certaines ont été entourées d’un voile de discrétion, ce qui explique le peu de documents exploitables et le silence entourant leur présence à l’arrière. Parmi elles : les bûcherons canadiens en poste du côté de Conches-en-Ouche.

L’un des éléments déterminants du conflit sur le plan logistique a été l’exploitation des forêts françaises. Matière première d’une importance capitale, le bois était utilisé pour les rondins, les planches, dans les tranchées, pour le chauffage ou encore pour la construction de baraquements.
Insuffisamment équipée pour gérer cette demande massive, la France a fait appel à ses alliés. En 1916, les Britanniques ont demandé au gouvernement canadien de fournir un contingent de spécialistes pour le sciage du bois. C’est ainsi qu’est né le corps forestier canadien. Douze mille hommes de troupe et officiers ont servi sur le sol hexagonal, dont quelques centaines à Conches-en-Ouche. Leur quartier général ? Le château de Quenet, au Fresne, et ses environs.

Pendant près de trois ans, les Canadiens ont exploité les massifs forestiers de ce secteur, produisant près d’un million de stères. Le cimetière conchois abrite les dépouilles de 17 de ces bûcherons. Certes, le front était éloigné, mais les accidents du travail et les maladies, le typhus notamment, ont fait de nombreuses victimes.

Bandeau d'infirmier conservé par les archives municipales d'Évreux

Bandeau d'infirmier conservé par les archives municipales d'Évreux

Aujourd'hui encore, les objets datant du conflit resurgissent, par exemple à la faveur de collectes organisées par les services des archives. Plongée dans les petits papiers de la Grande Guerre...

Georges Rousseau a confectionné cette broderie pendant sa captivité. Elle est conservée par les archives départementales de l'Eure

Georges Rousseau a confectionné cette broderie pendant sa captivité. Elle est conservée par les archives départementales de l'Eure

Sur la table en verre du bureau de Thomas Roche se rejoue la guerre de Léon Groult, un Poilu originaire de Pont-Audemer, et celle de Jules Lefèvre, parti de Grand-Camp direction Verdun. « Les photos, les médailles, les cartes postales et les carnets de ces grands-pères légendaires ont été gardés comme des reliques par les familles, explique le directeur des archives départementales de l’Eure, basées à Évreux. Tout ceci est très précieux. C’est ce qui nous permet de construire ensemble notre patrimoine. »

Parmi les souvenirs les plus impressionnants figure « un cadeau assez rare d’un mari à son épouse » : une broderie réalisée par Georges Rousseau, soldat captif aux camps d’Altengrabow et de Merseburg, en Allemagne, de 1914 à 1917. « Il y a aussi une pipe en bois. La famille de son propriétaire a recherché son corps jusque dans les années 1960, pour le rapatrier sur ses terres natales normandes », poursuit Thomas Roche.

« Ton papa, en faisant son devoir, a trouvé la mort. Il n’est pas parti sans penser à toi, car il t’aimait beaucoup »
Extrait d'une lettre écrite par le soldat Duhamel à sa fille

Du côté des archives municipales d’Évreux, Gilles Leblond, le responsable, se souvient « qu’une cinquantaine de personnes s’étaient pressées dès la première semaine de la grande collecte, en 2013 ».

De tous les courriers conservés, celui d’un certain A. Duhamel a particulièrement marqué Gilles Leblond : « C’était un testament, une lettre d’adieu extrêmement poignante adressée à ses enfants. »

Ma chère petite Andrée,
Ton papa, en faisant son devoir, a trouvé la mort. Il n’est pas parti sans penser à toi, car il t’aimait beaucoup. Parfois, tu m’as trouvé bien sévère vis-à-vis de toi, c’est que je voulais ton bonheur, que tu deviennes une bonne petite fille. Sans être bien âgée, tu es assez grande pour me comprendre. Avant tout, aime bien ta mère, obéis-lui toujours, n’oublie pas que la tâche qui lui reste à accomplir pour vous lui demandera bien des sacrifices. Chéris-là pour moi qui ne serai plus là (même et surtout quand elle sera vieille).
[...]
Ne recherche pas les plaisirs, ce sont de mauvais conseillers. Prends l’habitude du travail ; aide ta maman à élever ton petit frère.
Un jour viendra où tu quitteras ta mère pour fonder une famille. Ce jour-là, choisis selon ton cœur et après mûre réflexion. Mais une fois mariée, adore ton mari, sois tendre vis-à-vis de lui. L’homme est un être qui peut-être a plus besoin d’affection que la femme, car s’il est moins expressif, il souffre plus fortement que la femme. Aime bien, en un mot, tous ceux qui s’approcheront et que tu reconnaîtras honnêtes, c’est le secret d’être estimée et aimée de tous.
Encore une fois, aime bien ta maman, pour lui faire oublier que je ne suis plus là.
Ton petit papa qui t’a aimée de toute son âme et te dit un dernier adieu.
A. Duhamel
Garde ce petit papier comme le dernier souvenir de ton père, et qu’il te porte bonheur.

Parmi les autres nombreuses surprises : « Une série de carnets d’infirmier appartenant à Pierre Julé, tenus jour par jour entre 1915 et 1919, très illustrés et superbement conservés ».

D’autres objets font sensation aux archives d’Évreux, comme « ces carnets perforés d’un impact de balle. Placés dans la poche du soldat, au niveau du thorax, ils lui ont sauvé la vie. »

Carnet d'infirmier de Pierre Julé, conservé aux archives municipales d'Évreux

Carnet d'infirmier de Pierre Julé, conservé aux archives municipales d'Évreux

De très rares dons à Vernon

Pas de pêche miraculeuse aux archives municipales de Vernon. La grande collecte de l’hiver 2014 a certes permis au service de reproduire plusieurs documents (lettres, photos, journaux de soldats…) et de réaliser des portraits de Poilus sur le site Internet de la Ville, mais les dons ont été rares : trois en tout et pour tout.

Les plus intéressants ? Un cahier de chants illustré, réalisé par le caporal Albert Virly, du 85e régiment d’infanterie de Cosne-sur-Loire (58), et la correspondance entre un certain Monsieur Delaporte, domicilié à Vernon, et Herr Schmidt, habitant de Grevenbroich (Allemagne). Au travers de ces échanges se dessine un réseau d’entraide entre Français et Allemands dont les enfants étaient prisonniers de guerre en territoire ennemi.

Le cahier de chansons du caporal Albert Virly est conservé aux archives municipales de Vernon

Le cahier de chansons du caporal Albert Virly est conservé aux archives municipales de Vernon

Patrick de Bièvre a marché de Vieux-Port à Verdun, vêtu d'un uniforme de Poilu

Patrick de Bièvre a marché de Vieux-Port à Verdun, vêtu d'un uniforme de Poilu

Patrick de Bièvre a une manière bien à lui de rendre hommage aux Poilus. Il est parti de Vieux-Port, son village, pour rejoindre Verdun à pied, après un parcours de près de 370 km.

Un périple d’autant plus difficile que Patrick de Bièvre portait le paquetage et le costume de Poilu, qui pèsent en tout presque 10 kg ! « C’est la tenue bleu horizon que les soldats avaient de 1916 à 1918, explique l’Eurois. Je suis allé la chercher dans le Val-de-Marne. » Pour se préparer à ce voyage d’une quarantaine de kilomètres par jour, l’ancien footballeur, habitué à fournir des efforts physiques, a marché une vingtaine de kilomètres au quotidien.

Fils d’un ancien combattant de la guerre d’Algérie, Patrick de Bièvre s’intéresse à l’Histoire et est particulièrement sensible au sort des soldats de la Première Guerre mondiale. Alors qu’il n’avait que 8 ans, il a été marqué par sa visite à l’ossuaire de Douaumont (55). Maintenant âgé de 54 ans, il tient à rendre hommage aux Poilus et à entretenir leur mémoire, « pour que l’on se souvienne d’eux », souligne-t-il.

Quand le fils de sa compagne, âgé de 14 ans, lui a avoué qu’il ne connaissait pas la bataille de Verdun, Patrick de Bièvre a décidé de s’adresser au grand public, et notamment aux plus jeunes. Avec un tel défi physique, il a peut-être trouvé un moyen de les intéresser.

Extrait du film L'héroïque cinématographe, de Laurent Veray et Agnès de Sacy, projeté à Beuzeville dans le cadre des commémorations

Extrait du film L'héroïque cinématographe, de Laurent Veray et Agnès de Sacy, projeté à Beuzeville dans le cadre des commémorations

Parce qu'un centenaire, cela n'arrive pas tous les ans, le département de l’Eure voit fleurir de nombreux concerts, expositions ou encore représentations théâtrales.

La compagnie Les Mots dits d’Évreux jouera 14-18, en arrière... Toutes !, une pièce de théâtre consacrée au rôle des femmes pendant la guerre, à Damville

La compagnie Les Mots dits d’Évreux jouera 14-18, en arrière... Toutes !, une pièce de théâtre consacrée au rôle des femmes pendant la guerre, à Damville

Outre les cérémonies commémoratives mises sur pied dans chaque commune, les manifestations se multiplient pour célébrer l'anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, de Vernon à Bernay en passant par Évreux, Louviers et Verneuil-d’Avre-et-d’Iton. Voici la sélection des rédactions euroises de Paris Normandie :

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